M. le duc de Caderousse Grammont
- Posted by mgr on August 28th, 2010 filed in Berühmte Dandys, HISTORISCHES
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M. le duc de Caderousse Grammont était le dernier représentant d’une ancienne famille originaire du comtat Venaissin. Son nom s’éteint avec lui. Quoiqu’il n’eût qu’une parenté lointaine avec les autres Grammont, d’où sont les Guiche et les Lesparre, il n’en était pas moins parfaitement duc et parfaitement bon. Sa taille et sa figure lui permettaient de passer partout. Il pouvait choisir entre toutes les routes, prétendre à tout, s’il était ambitieux; se contenter de son sort, s’il était sage. Nul n’eut, dès ses débuts, à désirer moins et à espérer plus : il avait une grande naissance, une belle fortune, et assez d’esprit pour faire valoir l’une et convenablement dépenser l’autre.
Il eut, ce me semble, en commençant, une sorte de fièvre diplomatique, et il se fût accommodé d’une ambassade en pays sortable. Chez son oncle le préfet, il attrapa d’emblée le style officiel et noircit agréablement quelques cahiers de papier blanc; mais bientôt, las des affaires sérieuses, il prit son vol pour d’autres sphères. Il trôna dans les clubs, se fit citer pour ses attelages et renommer pour ses folies ; il prit le haut du pavé, donna le ton à la mode, exerça le principat de la jeunesse, mangea ses revenus et une partie de ses fonds, fit parler de lui dans tous les mondes, et acquit sans marchander une réputation qu’il paya peut-être un peu au-dessus de sa valeur.
Beau joueur et bon cavalier, habitué des courses et du tapis vert, il perdit ou gagna brillamment ses parties de cheval ou de lansquenet. Brave autant que hardi, et doué d’un tempérament de gentilhomme qui résista à tous les excès, il eut le bonheur de se tirer sans avaries des aventures scabreuses où il se lança sans prudence. Prodigue de sa personne et de sa fortune, il entrait à la façon d’un Dieu d’autrefois chez les Danaés d’aujourd’hui, et fit rebondir quelques filles complaisantes de la boue du macadam sur les coussins d’un carrosse. Don Juan, acceptant le service des dames petites ou grandes, et ayant toujours en main sa bourse, sa cravache ou son épée, il fit retentir le monde inoccupé du tapage de ses duels et du bruit de ses amours.
Pendant plusieurs années, il vécut ainsi, héros de mainte équipée, acteur dans plusieurs procès, défrayant l’oisiveté des salons et des tribunaux. Grâce à un conseil judiciaire, sous lequel il regimba vainement, il put conserver un joli débris de son patrimoine entamé, mais sa santé se brisa vite aux fatigues d’une existence si vide et si remplie. C’est en vain qu’il crut aux mensonges d’un ciel plus doux et à la vertu de la jeunesse; il n’avait plus de ressort pour résister et de sève pour reverdir: il succombait non à la peine, mais aux plaisirs, et après avoir dépensé en quelques jours de folie toute la somme d’une longue vie, il sortit de ce monde avant le temps voulu et la trentième année commencée.
Chose rare et digne d’envie, il laisse après lui des amitiés dévouées qui ont consolé et entouré sa fin. Il avait bonté, noblesse et courage, toute une semence de qualités qui n’avaient pas pu croître et n’avaient pas pu périr. Il est difficile de lui être sévère, car s’il avait beaucoup abusé, il pouvait beaucoup réparer. Dans ses erreurs, que, du reste, il paya cher, il y eut de sa faute et de celle de son temps. Il valait mieux que beaucoup de ses contemporains qui ont fait ou font leur chemin, seulement il aima mieux s’afficher que se cacher, et il eut les vices bruyants au lieu de les avoir discrets. Il est plus digne de pitié que de blâme, car il se présente à nous marqué du signe de l’expiation et portant sur son front pâli l’auréole de ceux qui meurent jeunes.
From: Arthur de Boissieu: Lettres d’une passant, Band 3. (1868)
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