Il est mort, en 1862, à Argentin (Orne), chez son frère, qui le soignait avec tendresse depuis deux ans, un homme dont le nom avait acquis une sorte de célébrité, ou tout au moins de notoriété parisienne, avant d’aller figurer dans les Annuaires officiels de l’à‰tat. M. Lautour-Mézerai, homme de lettres, ancien fondateur du premier journal conçu pour les enfants, longtemps connu à Paris sous le nom de: l’Homme au camellia, – et, après 1848, d’abord sous-préfet dans le Midi, puis enfin préfet d’Alger. (…)
Habitué ponctuel du grand Opéra, que son ami Véron dirigeait alors avec un si grand éclat pour l’art et un si beau succès d’argent, Lautour-Mézerai, beau cavalier, grand et mince, d’allures distinguées, et toujours excessivement soigné de tenue, se manifestait au balcon, – car il y avait alors un balcon à l’Opéra, – et tous les yeux des femmes envieuses se portaient sur la fleur vive et fraîche qui, en toute saison, éclatait sur la poitrine du dandy, coutant chaque soir cinq francs pour son renouvellement obstiné. On dit que, maintes fois sollicité d’en faire don à quelque corsage, à quelque coiffure, à quelque main élégante, Lautour se montrait implacable et farouche dans ses refus: c’était comme son talisman, – et il croyait que, s’il était rentré le soir chez lui sans son camellia, l’apoplexie, le tonnerre, que sais-je? l’aurait foudroyé dans la nuit.
Il mena pendant de longues et actives années cette vie brillante et habilement entendeu, – des affaires matinales et des plaisirs du soir, – qui réunissait alors dans les mêmes restaurants de choix, dans les mêmes foyers, dans les mêmes coulisses et dans quelques salons exclusivement littéraires (celui de madame Sophie Gay, la mère de madame de Girardin, entre autres), une foule d’hommes d’esprit et de fécondes ressources: Roger de Beauvoir, Loeve-Weimar, de Balzac, Mallac, Alphonse Royer, de Custines, Léon Gozlan, Eugène Sue, Gilbert de Voisins, Romieu, Malitourne, Nestor Roqueplan et bien d’autres, qui tous ont ou auraient aujourd’hui la cinquantaine… au moins!
Jules Lecomte: Le perron de Tortoni. Indiscrétions biographiques. Paris, 1863.