Le comte Jules de Castellane, si connu par ses goûts hospitaliers et un peu d’excentricité, est mort à Marseille, en 1861, à l’âge plus avancé qu’on ne prevoyait peut-être, de quatre-vingt-deux ans. (…)
Cette grande famille a fourni plus de cent dignitaires à l’ordre de Malte, et à l’à‰glise deux archevêques d’Arles et huit évêques. Elle a compté un grand nombre d’officiers généraux. (…)
Le comte Jules, qui fut longtemps le président de l’Athénée royal, avait épousé, en 1842, une des brillantes et belles personnes du grand monde parisien: mademoiselle Léonie de Villoutreys, à laquelle il laissa deux jeunes filles. (…)
Les feuilletons et les chroniques ont souvent rententi des fêtes données par le comte Jules de Castellane dans cet hôtel du faubourg Saint-Honoré que le peuple appelait la Maison du mouleur, à cause d’une sorte de population de dieux et de déesses peu vêtus, moulés en plâtre et disséminés sur toute la façade de l’hôtel, jusqu’à boucher certaines croisées. Derrière l’hôtel est un jardin, le long duquel un couloir, décoré en espèce de cabinet d’antiques et de curiosités égyptiennes, conduit à la salle de spectacle, la seule qui soit, à Paris, dans la demeure d’un particulier. (…)
Pendant quatre ou cinq ans, les spectacles, les fêtes, les bals de l’hôtel Castellane eurent la plus grand vogue, et ils ne furent interrompus que vers l’époque où des malheurs de famille plongèrent la comtesse de Castellane dans une retraite qu’elle n’a guère quittée que pour le mariage de sa fille aînée, en 1863.
Le comte Jules de Castellane était d’un esprit très vif et un peu libre, quelque peu original d’allure et de tenue, mais excellent homme, généreux, obligeant, et du commerce le plus aimable. Sa toilette, ses équipages, certains détails de sa demeure dont la comtesse devait lui laisser la responsabilité, portaient l’empreinte de cette excentricité spirituelle et aimable. Nous rappellerons sa magnifique salle à manger, d’où deux fenêtres, garnies de glaces ovales et sans tain, donnent sur une écurie, dont les parois, peintes à fresque représentant le fameux château des Aygalades. Les chevaux blancs, harnachés, caparaçonnés à l’orientale, vus à travers les glaces, semblaient attendre leurs cavaliers au perron du château. Cette salle à manger a reçu tout ce que Paris contient, tout ce qui l’a traversé d’illustre. Le comte jouissait largement de sa grande fortune, et sa disparition restera une perte réelle pour la société parisienne; car, dans cette hospitalière et fastueuse demeure, l’intelligence fut longtemps traitée comme l’égale des autres aristocraties.
Jules Lecomte: Le perron de Tortoni. Indiscrétions biographiques. Paris, 1863.