Dandysme

Historisches, Kulturelles und Literarisches zum Dandy

le mondain

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J’appèlle mondain celui qui reçoit de ses pairs l’épithète glorieuse de «pschutt». Si j’étais dans le « train » – encore une ingénieuse trouvaille de ces messieurs, – je n’aurais pas employé le mot « mondain »,ˆ vocable qui sent un peu le rance. Mais je tiens à  être compris encore dans quelques années. Du reste, l’étiquette importe peu. L’essentiel est de savoir que je veux parler de ces hommes dont l’unique occupation est de s’amuser.

Pour être admis dans cette franc-maçonnerie du plaisir, il faut remplir certaines conditions. Il n’est pas indispensable d’avoir été refusé plusieurs fois au baccalauréat, bien que cela soit une preuve que la vocation pour le « rien faire » s’était dessinée dès le collège. Les parchemins académiques sont généreusement abandonnés aux piocheurs et le premier acte de la vie mondaine est de faire la moque à  la science et aux savants.

Le jeune ignorant éhappe avec délice au professeur de philosophie pour se mettre exclusivement à  l’école de ses maîtres préférés. Il se perfectionne dans le maniement des armes, afin de pouvoir déshonorer plus tard un de ses amis sans courir trop de dangers; il fréquente les manèges et se met à  la hauteur des jockeys et des écuyers de l’Hippodrome, parce que l’accès du cénacle est interdit au vulgaire piéton incapable de faire à  cheval la promenade obligatoire au Bois. Il entre en relation plus intime avec son coiffeur et surtout avec son tailleur, cet homme précieux qui, avec un peu de drap coupé avec art, donne infailliblement à  un malotru une distinction tout aristocratique.

Je vous entends grommeler entre vos dents que ces recherches de toilette sont bien ridicules. A vos yeux peut-être lecteur masculin. Mais vous ne songez pas à  la curiosité féminine qu’excitent un veston bien cintré et un pantalon d’une forme nouvelle. Or la curiosité est voisine de la sympathie et la sympathie est le commencement de la perte de la sagesse. On lui reproche aussi d’être fat, de dédaigner les qualités du caractère pour s’attacher aux avantages exterieurs. Mais comment n’accorderait-il pas la préférence la beauté de la moustache, à  la distinction de la tenue, à  la finesse du sourire, à  la correction du salut et à  l’élégance convenue de la phrase, puisque c’est ces qualités qu’il doit le meilleur de ses succès? Il plaît par là , cela lui suffit. Quant à  la profondeur de la pensée, il la laisse sans regret aux Vadius modernes barbouilles d’érudition allemande : il a besoin d’être compris et les cervelles féminines s’accommodent mal de métaphysique.

On n’est pas plus juste en l’accusant de légèreté,d’indiscrétion et d’insensibilité, puisque ce sont là  des conditions indispensables au plaisir. Pour être gai, il ne faut pas que les impressions pénètrent profondement et laissent dans l’esprit une trace trop durable. Le souvenir des fautes ou des malheurs importune ; il obsède et ne laisse pas goûter avec assez de calme les réjouissances du moment. Que la mémoire soit donc courte. De même, pas de prévoyance. Suivre en imagination les conséquences lointaines de sa conduite, c’est voir les incommodités futures de la vie facile; c’est penser aux maladies, à  la vieillesse, au délaissement, à  la mort : autant d’affreux épouvantails qui glaceraient le rire.

La solitude porte à  la réflexion, et la réflexion – même chez l’homme persuadé de son mérit – est ouvrière de mélancolie. Aussi le mondain, ne redoutant rien autant que l’isolement, est toujours à  la poursuite des occasions qui lui fourniront le moyen de se distraire.

Il accueille avec un sourire des inconnus, des ètranger – pourvu toutefois qu’ils portent le veston cintré. Il s’en fait, dès la première rencontre, des camarades, des confidents, des amis. Des amis, il est vrai, qui ressemblent à  ses amies et qui ne comptent plus dès qu’ils ont cessé d’amuser. Il aime les liaisons élastiques qui laissent aux parties leur liberté d’agir : le mot « toujours », veut dire dans sa bouche toute la saison d’hiver et, même pris en ce sens, il n’est pas toujours vrai.

Il est indiscret et comment ne le serait-il pas? Il lui faudrait pour cela taire quelques-uns de ses plus beaux triomphes, et laisser planer des doutes sur ses moyens de séduction. Double sacrifice d’autant plus au-dessus de ses forces que le contraire est plus agréable. Quelle douceur de conter aux intimes ses bonnes fortunes! N’est-ce pas, sous le pretexte d’honorer un ami de sa confiance, se donner un témoin de son mérite et faire naître l’occasion d’exalter adroitement sa supériorité? Ce qui est unir deux plaisir exquis, satisfaire sa vanité, puis provoquer chez les autres un mouvement de jalousie.

Il a la réputation d’être dur et de s’occuper des misères sociales à  peu près autant que des vieilles lunes. C’est vrai. Mais les pauvres ont le tort de n’avoir pas des vices élégants. Ils sont malpropres, mal peignées, en guenilles, hideux à  voir avec leurs faces patibulaires ; ils fument d’ignobles brûle-gueule boivent des alcools frelatés et se plaignent avec une voix de rogomme et dans un mauvais français. A quoi pourraient-ils bien servir, si ce n’est de sujet plaisanteries et de matière aux caricatures du Charivari ?

Le principal mérit du mondain – mérite qu’il serait très injuste de passer sous silence – consiste à  se faire, sans rétribution, le protecteur de la gaieté française. Il s’est attribué pour fonction sociale le soin d’entretenir l’antique tradition, qui veut que la Providence, soucieuse du bonheur de l’humanité, ait confié à  notre race le rôle d’amuser les autres : il ne tient à  rien tant qu’à  faire reconnaître la France pour le pays où l’on s’amuse le mieux. C’est pour lui que le Figaro aiguise ses épigramme; à  lui que s’adressent les contes un peu lestes de l’Echo de Paris ; de lui que viennent les relations de fêtes où il est dit que Mme de *** a la plus « belle peau » de la capitale ; par lui que sont fondés ces clubs où s’abritent les débauches raffinées; c ‘est lui enfin l’instituteur des étrangers qui viennent en France faire leur apprentissage de dissipateurs de bon ton.

Alléchés par la peinture de la vie parisienne – qui est la sienne, – les riches de toutes les nations, les rois baroques, dont le royaume est connu seulement des géographes de profession, les princes en villégiature forcée, les potentats en exercice mais qui sont fatigués de leurs fêtes et de la tyrannie du cérémonial, tous viennent dans la nouvelle Babylone. Ces rastaquouères de différents ordres, qui ont des réserves d’argent et de vice à  dépenser, enchérissent encore sur la prodigalité et les excentricités de nos fashionables, leurs maîtres. Quelques-uns, pour être plus à  l’aise, cachent leurs folies sous un nom d’emprunt et se contentent par prudence des délices de l’incognito. Mais la plupart, qui n’ont pas les même raisons de ménager le décorum, pensent que s’amuser sans que le public en soit informé, c’est enlever au plaisir son plus vif attrait. Aussi la suprême ambition pour les roitelets en rupture de gouvernement ou pour les Midas non couroné est d’étonner, d’éblouir, de tracer à  l’instar d’un météore un trait lumineux dans l’air. Pour se distinguer, une Américaine donne dix fois le traitement d’un sous-préfet de premièr classe – y compris les frais de représentation pour un portrait de maître, qu’elle détruit aussitôt fait ou qu’elle relègue… là  où le misanthrope voulait envoyer le sonnet d’Oronte. L’histoire n’a pu élucider ce point important. Une autre fois, la même milliardaire, éprise d’un cuisinier auteur d’une sauce à  son goût, l’attache à  sa personne par un traitement ministériel, soixante-dix mille francs par an. Je ne cite que les excentricités avouables.

La joie est, de tous les produits français, le seul qui défie toute concurrence, grâce au mondain qui nous assure ce monopole très lucratif, puisque de tous les coins de notre planète c’est à  Paris que l’on se rend pour y alléger sa bourse. Aussi, au point de vue purement économique, il y aurait lieu d’exulter et de voter des remerciements à  nos pâles jeunes gens, si experts en réjouissances. Laissons faire, pourrait-on dire en leur faveur. Toutes ces couteuses fantaisies exotiques sont pour la France une source de richesse. Les turpitudes des viveurs étranger contribuent à  répandre le bien-être dans la société par les larges canaux du luxe. L’argent passe quelquefois par des mains impures ; mais n’est-ce pas un axiome d’économie qu’il n’en conserve aucune odeur ?

Je reconnais que, de toutes les importations, celle des sept péchés capitaux est la plus fructueuse. Mais n’y a-t-il pas des inconvénients à  donner trop d’extension à  cette industrie ? Je réprime l’envie d’en fournir les preuves et je prie le lecteur de me faire un peu crédit pour le moment, je me contente de lui assurer que je suis loin d’être hostile à  la joie, les attitudes penchées ne m’inspirant pas la moindre admiration. Je ne pense pas que la vie doive se passer à  s’administrer force coups de discipline. Au contraire, je trouve le rire une bonne chose, et même si bonne que je voudrais le voir un peu mieux réparti C’est ma conclusion.
A. BAURE.

Aus: La Revue de Paris et St. Petersbourg. (1891)

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