Ceux qui lisent cette partie de mes Mémoires ne se sont pas aperçus que je les ai interrompus deux fois : une fois pour offrir un grand dîner au duc d’York, frère du roi d’Angleterre ; une autre fois, pour donner une fête pour l’anniversaire de la rentrée du Roi de France à Paris, le 8 juillet. Cette fête m’a coûté quarante mille francs. Les pairs et les pairesses de l’empire britannique, les ambassadeurs, les étrangers de distinction ont rempli mes salons magnifiquement décorés. Mes tables étincelaient de l’éclat des cristaux de Londres et de l’or des porcelaines de Sèvres. Ce qu’il y a de plus délicat en mets, vins et fleurs abondait. Portland-Place était encombré de brillantes voitures. Collinet et la musique d’Almack’s enchantaient la mélancolie fashionable des dandys et les élégances rêveuses des ladies pensivement dansantes. L’opposition et la majorité ministérielles avaient fait trêve : lady Canning causait avec lord Londonderry, lady Jersey avec le duc de Wellington. (…)
Je dînais aussi dans l’est de la ville chez M. Rothschild de Londres, de la branche cadette de Salomon : où ne dînais-je pas ? Le roast-beef égalait la prestance de la tour de Londres ; les poissons étaient si longs qu’on n’en voyait pas la queue ; des dames, que je n’ai aperçues que là , chantaient comme Abigaà¯l. J’avalais le tokai non loin des lieux qui me virent sabler l’eau à pleine cruche et quasi mourir de faim ; couché au fond de ma moelleuse voiture sur de petits matelas de soie, j’apercevais ce Westminster dans lequel j’avais passé une nuit enfermé, et autour duquel je m’étais promené tout crotté avec Hingant et Fontanes. Mon hôtel, qui me coûtait 30 000 francs de loyer, était en regard du grenier qu’habita mon cousin de La Bouà«tardais, lorsque, en robe rouge, il jouait de la guitare sur un grabat emprunté, auquel j’avais donné asile auprès du mien.
Il ne s’agissait plus de ces sauteries d’émigrés où nous dansions au son du violon d’un conseiller du parlement de Bretagne ; c’était Almack’s dirigé par Colinet qui faisait mes délices ; bal public sous le patronage des plus grandes dames du West-end. Là se rencontraient les vieux et les jeunes dandys. Parmi les vieux brillait le vainqueur de Waterloo, qui promenait sa gloire comme un piège à femmes tendu à travers les quadrilles ; à la tête des jeunes se distinguait lord Clanwilliam, fils, disait-on, du duc de Richelieu. Il faisait des choses admirables : il courait à cheval à Richmond et revenait à Almack’s après être tombé deux fois. Il avait une certaine façon de parler à la manière d’Alcibiade, qui ravissait. Les modes des mots, les affectations de langage et de prononciation, changeant dans la haute société de Londres presque à chaque session parlementaire, un honnête homme est tout ébahi de ne plus savoir l’anglais, qu’il croyait savoir six mois auparavant. En 1822 le fashionable devait offrir au premier coup d’oeil un homme malheureux et malade ; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par surprise, par oubli, pendant les préoccupations du désespoir ; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal ; lèvres contractées en dédain de l’espèce humaine ; coeur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l’être.
Aujourd’hui ce n’est plus cela : le dandy doit avoir un air conquérant, léger, insolent ; il doit soigner sa toilette, porter des moustaches ou une barbe taillée en rond comme la fraise de la reine Elisabeth, ou comme le disque radieux du soleil ; il décèle la fière indépendance de son caractère en gardant son chapeau sur la tête, en se roulant sur les sofas, en allongeant ses bottes au nez des ladies assises en admiration sur des chaises devant lui ; il monte à cheval avec une canne qu’il porte comme un cierge, indifférent au cheval qui est entre ses jambes par hasard. Il faut que sa santé soit parfaite, et son âme toujours au comble de cinq ou six félicités. Quelques dandys radicaux, les plus avancés vers l’avenir, ont une pipe.
Mais sans doute, toutes ces choses sont changées dans le temps même que je mets à les décrire. On dit que le dandy de cette heure ne doit plus savoir s’il existe, si le monde est là , s’il y a des femmes, et s’il doit saluer son prochain. N’est-il pas curieux de retrouver l’original du dandy sous Henri III : ” Ces beaux mignons, ” dit l’auteur de l’ Isle des Hermaphrodites , ” portaient les cheveux longuets, frisés et refrisés, remontans par-dessus leurs petits bonnets de velours, comme font les femmes, et leurs fraises de chemises de toile d’atour empesées et longues de demi-pied, de façon que voir leurs têtes dessus leurs fraises, il semblait que ce fust le chef de saint Jean en un plat.
Ils partent pour se rendre dans la chambre de Henri III, branlant tellement le corps, la tête et les jambes, que je croyais à tout propos qu’ils dussent tomber de leur long… Ils trouvaient cette façon-là de marcher plus belle que pas une autre. ”
Tous les Anglais sont fous par nature ou par ton.
Lord Clanwilliam a passé vite : je l’ai retrouvé à Vérone ; il est devenu après moi ministre d’Angleterre à Berlin. Nous avons suivi un moment la même route, quoique nous ne marchions pas du même pas.
Rien ne réussissait, à Londres, comme l’insolence, témoin d’Orsay, frère de la duchesse de Guiche : il s’était mis à galoper dans Hyde-Park, à sauter des barrières, à jouer, à tutoyer sans façon les dandys : il avait un succès sans égal, et, pour y mettre le comble, il finit par enlever une famille entière, père, mère et enfants.
Chateaubriand: Mémoires d’Outre-tombe