Dandysme

Historisches, Kulturelles und Literarisches zum Dandy

Extraits des Mémoires d’un lion.

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Die folgenden Texte sind der Zeitschrift La Mode. Revue du monde élégante des Jahres 1842 entnommen. Vereinzelte Stellen sind unlesbar und mit Fragezeichen markiert.

La Mode 5 juin 1842

Café de Paris

«Des courses de Chantilly, ce qui m’est le plus resté dans le mémoire, c’est l’argent que j’y ai perdu, le matin, sur le turf, et le soir au jeu, et puis la quantité tout à  fait supérieure des cigares du comte René de Ramecourt; leur parfum ne peut être comparé à  aucun autre; jamais je n’ai rien fumé de semblable. Je lui ai demandé où il se les était procurés. Pendant quelque temps il a fait des façons … L’égoà¯ste!… Il tenait à  ce que tout le monde n’eût pas ce qu’il avait. Mais comme, au fond, René m’aime beaucoup, et que j’ai été assez heureux pour lui rendre quelques services, il a fui par me dire: – Sois demain, avant six heures du soir, au Café de Paris; à  cette heure-là , il n’y aura à  peu près personne et je te ferai connaître mon homme: c’est un négociant qui a la pratique de l’hôtel de Courcelles , et c’est vraiment la perfection qu’il vend.

«Le lendemain je fus exact au rendez-vous; je n’en puis dire autant de Ramecourt, il arriva à  sept heures moins un quart…; il descendait de cheval, il était aller au bois de Boulogne où, avec quelques uns de nos amis, il avait arrangé un vrai festival pour le soir: un fameux trente et quarante, un souper à  trois heures du matin et le jeu flamboyant jusqu’au lendemain midi…

«- Montre-moi notre homme? lui-dis-je.

«- Tout à  l’heure; je viens de l’apercevoir dans le petit salon. Il faut d’abord que je commande le dîner que je viens de prendre avec Roger de Chelles (?).

«- Tu l’as donc vu? .. On le disait parti avec la tienne de l’au de jour, avec la perle de Chantilly.

«- Ils n’ont songé ni l’un ni l’autre à  s’en aller si vite; ? tous les deux au bois. Mais laisse-moi aller commander le menu du banquet et je venais te présenter à  mon Espagnol.

«Le travail de René, avec le maître d’hôtel, ne laissez pres-que d’être long. (?) Enfin, il revint, me fit connaître son marchand, qui nous disait qu’il était très surveillé par les employés de la régie; que des indiscrétions avaient été courmises (?); mais que, malgré tout, il était parvenu à  recevoir un autre envoi et d’une qualité encore supérieure…. Je terminai mon marché avec lui. René lui dit: – Mais vous êtes un abominant juif, vous lui vendez beaucoup plus cher qu’à  moi.

«- Ce n’est pas ma faute… Les indiscrétions me forcent à  mille précautions qui rendent, ici, mon séjour très dispendieux.. Et puis, je vous le répète, la qualité du dernier envoi est très supérieure.

«- Il faut donc que je fasse une nouvelle provision de ce merveilleux envoi?

«- Monsieur le Comte, si vous n’y songez qu’après-demain, il sera trop tard.

«- Rusé renard! mettez-m’en donc deux mille de côté.

«Après cette nouvelle commande René sortit du petit salon, et ayant aussi terminé mon affaire, j’allais le suivre… quand, o surprise! je vis entrer… qui?… mon vieil oncle. Il n’y avait pas moyen de l’échapper, il venait de me voir. Dire que j’étais enchanté de le rencontrer, ne serait pas précisément exact; dire que j’en étais fâché, ne serait pas poli. Je m’abstiens donc de révéler mon sentiment intime. J’allai lui dire bonjour, il me serra cordialement la main.

»-Tu es étonné de me voir ici, me dit-il; mais c’est aujourd’hui mon jour de boulevard; deux fois par mois je sors de ma solitude, je descends de ma rue de Vaugirard, je passe l’eau et viens m’assurer ici si le monde va encore, si l’art de Carème ne dégénère pas trop et si l’on se souvient toujours des préceptes de mes amis Grimaud de la Reynière et de Cussy. Puisque j’ai mis la main sur toi, plaisir que tu me fais rarement, je ne te lâche pas, et nous allons dîner ensemble.

»- Mon oncle!…

»- Monsieur mon neveu, si vous veniez me voir plus souvent, je pourrais peut-être vous laisser aller… mais, mon drôle, je te punirai de penser si peu à  qui t‘aime beaucoup; ton dîner d‘aujourd‘hui sera un dîner de pénitence; il faut t‘y résoudre.

»A ce moment, les amis de Ramecourt, Royer de Chelles, Renaud de Balbi, Armand d‘Anthoise entraient dans le premier salon: Ramecourt me fit signe de venir les rejoindre; mais un regard, un mouvement de tête leur apprirent mon sort, mes devoirs de neveu. Quoique jeune, je ne manque pas de philosophie. Ce qui me gêne, je ne vais pas le chercher, mais ce qui me tombe, je le supporte de bonne grâce; qu‘on ne me sache pas trop de gré de cette disposition; je l‘ai adoptée plus à  mon bénéfice quâ€˜à  celui des autres. Je sais qu‘il y a des contrariétés inévitables dans le monde; je me suis rompu à  ne pas m‘irriter contre elles; quand elles m‘arrivent, je m‘enveloppe de velours pour qu‘elles ne me blessent pas.

»- C‘est dans ce petit salon que nous allons dîner? demandai-je à  mon oncle.

»- Non, s‘il vous plaît, mon neveu, si vous n‘avez pas honte de moi, nous ferons mettre de couvert dans l‘autre salle; voici des lions qui vont y dîner… Je suis curieux de savoir si leurs principes gastronomiques sont différens de ceux de mon temps.
»Allons, me dis-je, ils vont rire de me voir à  la pénitence, et ce soir, au Festival, je serai en butte à  leurs plaisanteries… Mais, le sort en est jeté, prenons gaîment notre parti, et faisons, de notre mieux, honneur au dîner de mon oncle… Et puis d‘ailleurs, si l‘on était allé au fond des choses, je n‘étais pas le plus mal partagé. Dans le petit doigt du vieillard avec lequel j‘allais causer, il y avait plus de savoir, plus d‘esprit que dans tout un club!… Mon oncle! c‘est un puits de science.. de science bon enfant, et qui ne sent point le latin; son savoir n‘a rien de pédant, rien d‘austère; il a passé par les salons, il a vécu sous les lustres de l‘ancienne cour; il s‘est fait facile pour être compris des femmes et des jeunes gens; quand il parle, on croirait qu‘il n‘y dans ses paroles que grâce et aménité, et cependant elles sont pleines d‘érudition.

»Je me disais à  moi-même ces choses, pour rester fidèle à  mon système de ne m‘irriter jamais contre une contrariété et de la prendre toujours comme une visite importune qu‘on n‘a pu éviter et avec laquelle, quoi qu‘on en ait, il faut être poli.

»De notre place, nous entendîmes un des invités de Ramecourt, Roger de Chelles, demander à  voir le menu: «il faut nous (?); dit-il, que le vaincu fait bien les choses; vous savez que j‘ai gagné un dîner modèle!…» Alors le comte de Ramecourt, du ton d‘un homme qui a la conscience d‘avoir bien fait ce qu‘il devait faire, lut ce qu‘il suit:

HUIT COUVERTS

«Deux potages: l‘un à  la purée de pois verts, l‘autre aux pâtes d‘Italie. – Le turbot sauce bernard. – Quatre entrées: les filets de volailles à  la royale. – Les filets de canetons à  la bigarade. – Le filet de boeuf braisé aux racines. – Les côtelettes d‘agneau aux petits pois. – Le buisson de coquillage. – Deux rôts: un dindonneau nouveau. – Des cailles de vigne. – Quatre entremets: les haricots blancs nouveaux. – Les fèves de marais à  la crème. – La gelée d‘ananas au marasquin. – Les cerises à  la flamande. – Dessert. – Glasses et café.

«Pendant cette lecture, mon oncle prêtait l‘oreille, et plus d‘une fois je vis de légers sourires effleurer ses lèvres; c‘était un connaisseur qui assistait à  des écarts; il me dit tout bas: «Certes il y a du très bon dans tout ceci; mais l‘ordre et l‘entente y manquent.»

»Maintenant le dîner était en train, le vin de Madère frappé, le vin de Champagne ne se repossaient guère dans les seaux d‘argent, et la conversation de mes amis était gaie et toute remplie des souvenirs de Chantilly… Renaud de Balbi avait gagné douze mille francs à  parier sur le turf; le soir, au trente et quarante, vingt mille francs étaient venus se joindre à  ses profits du matin, aussi était-il dans une veine d‘optimisme qui pouvait paraître exagérée à  ses amis assez mal traités par le sort.

»Quand Balbi venait à  prononcer des mots anglais, à  parler de sport, de steeple-chase, de riders, de handy cap, de two years old stake, de white face, de light foot, etc. etc., le petit sourire que j‘avais vu sur les lèvres de mon oncle lui revenait. – Voilà  trop de mots anglais pour des plaisirs de France, me dit-il; mais puisqu‘on les adopte, il faudrait apprendre à  les prononcer. Si le Jockey-Club doit durer, je demanderais à  ce que la langue anglaise fût enseignée dans les collèges, pour que les enfans du sport‘s man s‘amusassent plus correctement et sans écorcher la langue de leurs nouveaux plaisirs.

»Dans son ravissement des courses, le jeune sport‘s man s‘écria: On a beaucoup vanté le Chantilly d‘autrefois; quant à  ce qui se passe au château, je ne dirai rien, parce que je n‘y vais pas, ni vous non plus; mais bien certainement sur la pelouse il y avait moins de plaisir pour nos pères que pour nous. Dites, connaissez-vous de plus pittoresque aspect que celui de ces grandes allées tout animées de jeunes hommes, de jeunes femmes, de chevaux et de voitures, de groupes de parieurs, de déjeuners dans les calèches, d‘échanges de bonjours et de shake-hands?… Et puis, quand s‘est-on mis comme nous nous mettons? Quand la toilette des femmes a-t-elle eu l‘élégance que nous leur voyons aujourd‘hui? Quand les chevaux, les grooms, les jockeys ont-ils eu le chic d‘a présent?… Non, non, mes amis, le passé ne peut être comparé au présent, et nous devons remercier le hasard de nous avoir fait naître dans le siècle des jocks et des cigares. Pauvres devanciers, comment la vie leur allait-elle quand on ne fumait pas?… Figurez-vous donc, si vous le pouvez, un temps sans cigares et sans cigarettes! Mais ce devait être un ennui perpétuel! un désert que le monde!

» – A propos de cigarettes et de cigares, dit Ramecourt, avez-vous vu le coffre qu‘a fait faire le jeune duc d‘Olivarès? Rien de plus merveilleux, rien de plus ébouriffant que ce chef-d‘œuvre d‘Aucoq. Les ornemens en ont été dessinés par Vernet. Les dieux et les décases de la mythologie y ont été appelés pour l‘embellir. C‘est le flambeau de Cupidon qui allume les cigares. Vénus donne une cigarette à  Hébé et les nuages qui entourent le trône de Jupiter ne s‘embaument plus des parfums de l‘Olympe, mais de ceux de la Havane… Ce coffre en bois d‘ébène incrusté de petits clous d‘or à  têtes de turquoises, est doublé de velours pourpre à  galons du Mexique.

»- Et les pantoufles, et les robes de chambre d‘Humann, et les bonnets turcs, et les toques hongroises, et les calottes grecques, et les bérets espagnols du duc, les avez-vous comptés? C‘est pyramidal que son luxe! fabuleux que son bon goût! .. L‘hiver prochain, il fera donner tout ce que Paris a de mieux en lions et en lionnes; au selons marquent plus beaux que ceux de M. Hope; ces écuries mieux bonnes que celles de M. Sbiokley; en celle de spectacle plus jolie que celle du comte de Castellane; en voitures plus élégantes et plus chic que celles des Thorn; les concerts plus renommées que celle de la comtesse Martin; son fumoir plus complet, plus confortable, plus voluptueux que celui du comte Alfred…

»Assez, assez d‘enthousiasme, crièrent les convives de Ramecourt, tu as bien fait les choses, tu nous a donné un excellent dîner, et maintenant tu t‘épuises à  vanter ton duc étranger…
»Pendant tous ces éloges du temps présent, pendant toutes ces admirations pour le luxe, les usages et les amusements du jour, mon oncle avait encore souci de son sourire accoutumé, et m‘avait dit: Si je pouvais obtenir la parole, j‘apprendrais à  tes jeunes et fashionables amis qu‘ils ont tort de mépriser autant nos plaisirs et nos usages passés; je leur prouverais qu‘en fait de luxe et de magnificence, l‘époque actuelle un pauvre, mesquine et pitoyable.

»- Ah! mon oncle…
»- Oui, mon ami, pitoyable, répéta le frère de mon père en élevant un peu la voix, car il venait de s‘apercevoir que la table voisine, que celle des lions faisait silence. Oui, ce que j‘entends étaler comme grand, est petit; ce que vous appelez somptueux, est pauvre; ce que vous regardez comme éblouissant, est terme; votre époque qui se fait si fière, devrait être humble, elle a été surpassée en tout, surpassée en savoir, surpassée en gloire, surpassée en magnificence, surpassé en bon goût, surpassée en plaisirs, en spectacles, en bals, en funérailles… J‘ai vu ce matin celles de marquis de Las Marineas, eh bien! c‘est moi qui vous le dis, les pompes funèbres n‘y entendent rien, elles sont vaincues par le passé, vaincues comme le grand opéra lui-même.

» – Oh! par exemple!
» – Oui, ce sera par des exemples et des citations vraies et exactes que je te prouverai que notre siècle n‘a à  s‘enorgueillir de rien.
» – Quoi! pas même de la vapeur!
» – Pas autant que tu pourrais le penser… Héron, physicien d‘Alexandrie, avait inventé le moyen de faire tourner une sphère au moyen de la vapeur. On trouve dans Ducange, au mot organum, un passage fort singulier de Malmonbury, auteur du douzième siècle: «Il existe dans l‘église de Compiègne des orgues hydrauliques, où le vent, s‘échappant d‘une manière merveilleuse de la violence de l‘eau échauffée, remplit la concavité de l‘instrument, et des tuyaux d‘airain rendent, par de nombreux passages, des sons modulés.» Si, conformément à  l‘opinion de M. Noà«l, cet orgue était celui qui fut envoyé, en 757, par Constantin-Ceproth yune, empereur d‘Orient, à  Pépin-le-Bref, et placé, par le monarque français, dans l‘église de Sainte Corneille de Compiègne, en fut à  même, en France, dès le milieu du huitième siècle, de connaître un brillant effet de la vapeur de l‘eau.

»Un siècle plus tard, le moine Gerbert, Auvergnat, devenu célèbre sous le nom de SYLVESTRE II, pape, étant à  Reims, applique aussi la vapeur de l‘eau au jeu de l‘orgue de la cathédrale de cette ville.

»Ainsi, vous le voyez, il y a long temps que le génie de l‘homme tournait auteur de ce que nous avons aujourd‘hui. Mon oncle ajouta: – Le lieu où nous nous trouvons en ce moment, a sa renommée bien établie; le monde le plus élégant, les favoris de la fortune, les lions y viennent dîner et souper; mais la meilleure chère que l‘on fait ici, mon Dieu! qu‘elle est loin de celle que l‘on faisait à  Rome, il y a dix-huit cents ans!

»Apicius dégenea cent millions de sesterces (trois millions de francs) pour sa table. Se trouvant réduit à  dix millions de sesterces, il (?) mieux (?) que de voir décroître la splendeur de ses festimes; il vivait sous (?) et avait écrit un livre de Arte Coquinaris. (Le Cuisinier impérial de son temps.)

»Un autre Apicius (ce nom est heureux) avait découvert, sous le règne de Traian, le moyen de conserver les huîtres fraîches pendant un mois; il en envoya d‘Italie à  l‘empereur qui était alors au pays des Paribas.

»Dans la salle d‘Apollon, chez Lucullin, chaque repas était fixé à  cinquante mille drachmes (environ quarante-six mille francs). La liste civile de Louis-Philippe ne donne rien de pareil, le château n‘a pas de salle d‘Apollon.

»Duprez et mademoiselle Rachel ont des appointemens qui les mettent à  même de bien dîner, mais combien ils sont surpassés dans le service de leur table par un simple comédien de Rome; Clodius Esopus fit servir, dans un festin, un plat composé de langues de tous les oiseaux qui imitent la voix humaine. Ce plat lui avait coûté 100,000 sesterces (27,000 francs.)

»Notre siècle montre ses serins savans, mais l‘antiquité savait faire parler les grives et les rossignols. Comme ces derniers devaient avoir la parole douce!

»Lucullus avait dans ses cuisines une spire des sangliers mis à  la broche, en differens momens, pour être cuits à  point, lorsque le maître se mettrait à  table. Antoine eut le même luxe; on en surprit une fois jusquâ€˜à  huit attendant la commodité de sa dent.

»Dans un bouquet donné par le poète Pomponius-Secullus à  Caine-César, II fils de Germanicus, il ne fut bu que des vins de deux cents ans et qui coûtaient cent deniers l‘once (au moins quatre-vingt-dix francs l‘once). Dites, croyez-vous que les princes de nos poètes actuels, les Victor Hugo et les Lamartine, donnent rien de semblable à  leurs amis? Caius-Pomponius avait un char d‘ivoire, incrusté d‘or, traîné par deux chevaux blancs, avec des harnais de pourpre…, et CHATEAUBRIAND VA EN OMNIBUS!!!!

»Vantez donc, maintenant, la justice de notre époque!

»Je vous disons tout à  l‘heure que les pompes funèbres, qui l‘ont payer si cher les honneurs rendus aux morts, ne s‘emendanda maintenant en splendeur. Souvenez-vous des quatre gros candélabres qu‘elles placent dans les églises, six coins des catafalques; là , il peut bien, pendant la messe de Requiem, se brûler une ou deux livres d‘encens. Aux enverremens romains ou était autrement magnifique!

»Lors des funérailles de Sylla, on ports, à  la suite du cercueil, cent dix betacards (?) de parfums exhalans. Au convoi du jeune Marcellus, fils d‘Octavie et neveu d‘Auguste, on en vit jusquâ€˜à  six cents! Néron, que l‘on ne cite pas pour sa sensibilité, brûla, aux funérailles de l‘impératrice Poppée, plus de parfums que l‘Arabic n‘en produit dans un an! voilà  des pompes!

»L‘enterrement du singe de Néron a coûté plus cher aux Nemains qu‘on ne dépenserait aujourd‘hui pour celui d‘un ministre de Louis-Philippe. Suétone assure qu‘on y employa toutes les richesses du plus opulent héritier de son temps…

»A cet égard, dis-je à  mon oncle qui s‘animait de son propre récit et de l‘attention que nous lui prêtions, je regards notre époque comme très inférieure à  l‘ère romaine…, mais pour la mise, pour le luxe de toilette.

»C‘est là  que je t‘attendais: tu vas voir comment ton duc d‘Olivarès, avec ses cinquante robes de chambre, ses centaines de pantoufles, ses toques, ses bonnets grecs et ses bérets, est arriéré, comparé aux élégans de la ville Eternelle. Lucullus, qui donnait de si excellens dîners, avait VINGT MILLE paires de chaussures, dont telle valait plus que tout ce que porte sur lui un de vos lions! Le reste de sa garde-robe était en rapport avec ce luxe. Un magistrat ayant à  célébrer des jeux, lui demanda s‘il pourrait lui prêter des manteaux de pourpre pour habiller ses acteurs. Lucullus lui répondit qu‘il forait regarder s‘il y en avoir dans son vestiaire: puis, le lendemain, il lui demanda combien il lui en faudrait, à  quoi le magistrat ayant dit qu‘il en aurait assez de cent, Lucullus l‘assura qu‘il lui en enverrait cinq mille s‘il en avait besoin.

Dernièrement, on parlait beaucoup des diamans que l‘on avait vus à  madame la princesse Mathilde Demidoff. Les journaux se sont aussi émerveillés de ceux que la reine Victoria a montrés dans son grand bal historique… A cela, j‘opposerai une seule chose: Lullia Paulina, femme de l‘empereur Caligula, avait quelquefois sur elle, tant à  ses chaussures, qu‘aux autres parties de sa toilette, pour une valeur de CINQ MILLIONS en perles et en émeraudes.»

Mercredi, 15 juin 1842

«Les lions parlent peu, et c‘est naturel; l‘habitude du cigare fait perdre l‘usage de la parole; quand la paresse devient une volupté, parler, c‘est une espèce de travail que la mollesse s‘évite. Dans l‘indolente Stamboul, les fils de Mahomet ne prennent pas la peine d‘allumer eux-mêmes leurs longues pipes d‘ambre; des esclaves sont sans cesse occupés à  veiller près de moelleux coussins pour présenter le feu et l‘opium, quand l‘un ou l‘autre viennent à  manquer. Robert de Chelles a proposé quelque chose dâ€˜à  peu près semblable, pour son Club de la rue Lepellentier, attenant à  l‘Opéra.

»Le président de ce Club a donné plusieurs grands déjeuners et des dîners fabuleux, pour se composer une majorité et faire rejeter la proposition de Robert de Chelles. Il y a réussi et les jeunes ont été complètement enfoncés.

»Hier, nous avons reçu à  l‘unanimité le baron de Vander-Luys, aide-de-camp du prince royal des Néerlandes. A force d‘être blond, ce jeune homme est fade; il tourne à  l‘Albinos, ses cheveux, sa barbe, ressemblent à  ceux du duc de Nemours; avant de s‘adonner au cigare, il était encore plus filasse; l‘atmosphère du fumoir l‘a un peu déblondi. J‘ai lu quelque part, à  propos de je ne sais plus quel personnage: «Le feu des batailles l‘a bruni.» C‘est un autre feu qui a donné un peu de ton au teint, à  la chevelure, à  la moustache de Vander-Luys.

»Si nous n‘avons plus que ce feu-là , ce n‘est pas notre faute, c‘est celle des rois et des ministres eunuques qui s‘en vont répétant par l‘Europe: «La paix partout et toujours.» Ces couards conseillers des monarques nous ont fait des loisirs si vides, qu‘il a bien fallu les remplir de quelque chose, et nous avons choisi la fumée, comme ce qu‘il y avait de plus innocent.

»Notre Néerlandais nous assurait que, dans son pays, les affaires politiques et législatives vont beaucoup plus vite que chez nous. Leurs chambres hautes et basses sont beaucoup moins bavardes et bruyantes que les nôtres; là , point de longs discours; les ministres sont écoutés sans bruit, sans murmures; point de OH! OH! de AH! AH! point de cris: ASSEZ, ASSEZ, LA CLOTURE! LA CLOTURE! Et savez-vous pourquoi? c‘est que chaque député, chaque sénateur a le cigare à  la bouche et que les lois sortent des nuages…. des nuages de fumée; là , point d‘Isambert! de Liadières! de Vatout! .. mais aussi point de BERRYER!

»Je m‘étais couché à  trois heures du matin. Quel dîner que celui de Balbi… Je crois vraiment que notre Amphytrion d‘hier s‘était piqué au jeu, par tout ce que mon oncle nous avais dit, l‘autre jour, des Apicius, des Lucullus et des gourmands en us de l‘ancienne Rome. Quand nous sommes sortis du petit salon rouge du Rocher de Caneale, pour entrer dans la salle du festin, autre salle d‘Apollon, il n‘y a qu‘une voix, qu‘un cri de louanges.

»J‘ai trop peu de temps, j‘aime trop mes aises pour entreprendre de transcrire le menu de ce dîner, qui laisse bien loin derrière lui celui que j‘ai donné il y a quelques jours. A la fin du premier service, nous avons entendu des voix bien douces, bien harmonieuses, chanter dans une pièce voisine. «Ce n‘est pas assez de les entendre, s‘est écrié Balbi, il faut les voir!» Et, à  ces mots, nous nous sommes tous levés pour passer dans le salon voisin. Les Syrènes ne chantaient pas aussi bien, et, certes, n‘étaient pas aussi pudiques, aussi ravissantes que ces brunes filles de l‘Italie, que ces compatriotes de Grisi et de Persiani. Les morceaux qu‘elles chantaient avec tant de perfection… vous, vulgaires mortels, vous les entendrez, l‘hiver prochain, à  la salle Ventadour, c‘étaient des chœurs de la Reine de Babylone, opéra d‘un de nos camarades du Jockey Club, du prince de la Moskowa.

»A peine les chants avaient-ils cessé, qu‘un ample rideau de velours courut avec ses anneaux d‘or sur sa tringle de bronze, et déroba à  tous les yeux les charmantes chanteuses. Quelques curieux soulevèrent ou entr‘ouvrirent le voile, mais derrière la draperie il n‘y avait plus rien, tout avait disparu, et de la séduisante viston il restait; tout au plus, sur le parquet, quelques paillettes des robes et quelques feuilles de roses de cet essaim qui avait fui comme une ombre, sans nous dire, je reviendrai.

»Pour nous consoler de cette brusque disparition, nous rentrà¡mes dans la salle à  manger. Ah! j‘allais oublier de consigner dans mon récit que Balbi avait eu l‘excellente inspiration de nous faire servir, pendant que nous écoutions les mélodieux accords, des sorbets de Tortoni et des vins sec et amers, des vins qui vous refont un appétit vierge, sans qu‘il soit besoin de recourir à  ces vilains verres d‘eau chaude que prenaient les Romains, pour faire place à  de nouveaux mets.

»Dans cette journée, tout à  fait hors de ligne, nous n‘allions que de surprises en étennemens, que d‘étonnemens en admirations. A notre rentrée dans le salon, que nous avions quitté il n‘y avait pas une heure, changement complet de décor! à  présent, la table, était tout entourée d‘arbustes, d‘orangers et de myrthes, et sur la nappe damassée que de merveilles succulentes! quels chefs-d‘œuvre culinaires! quelles puissantes excitations!… Mon oncle, s‘il avait été des nôtres, aurait été forcé de reconnaître quâ€˜à  force de recherches nous devenions presque classique. A l‘aspect de cette transformation de la salle en bosquet, en voyant, parmi les cristaux étincelans, les groupes de Sèvres, de Saxe et les candélabres dorés, les dindes truffées du Périgord, les poulardes du Mans, les faisans de Bohème, les cailles de la Beauce, les écrevisses de Nogent-le-Rotrou, les ortolans des Pyrénées, mêlés à  la variété des fleurs et à  l‘éclat de l‘argenterie; nous nous mîmes tous à  crier: VIVE BALBI! VIVE LE ROI DES AMPHYTRIONS!

»Dans ce moment de joyeux délire, un de nous prit des roses à  un vase de cristal, et une branche de myrthe aux arbustes, en tressa une couronne, la posa sur le front de notre ami, et par trois fois, placé sur un fauteuil comme sur un pavoi, Balbi fut porté en triomphe autour de la table.

»A la fin du second service, nous sortîmes encore de la salle à  manger… Et quand, une demi-heure après, nous y rentrâmes, ce fut une nouvelle admiration…

»J‘en étais là  du journal que j‘ai écris chaque matin et dans lequel je consigne tout ce qui m‘est arrivé, tout ce que j‘ai vu, tout ce que j‘ai éprouvé la veille, quand un domestique de mon oncle entra dans ma chambre et me remit le billet suivant:

«De ma solitude de la rue de Vaugirard,
»à  l‘aimable lion de la rue de la Paix.

»Mon cher ami,

»J‘ai, ce matin, à  déjeuner, deux de mes contemporains, ce n‘est pas pour eux que je t‘invite, mais bien pour un jeune homme de ton âge, sir Walter Warren, fils d‘un noble Anglais qui m‘a jadis parfaitement accueilli pendant mon séjour d‘émigré en Angleterre. Viens m‘aider à  acquitter ma dette de gratitude; sir Walter ressemble beaucoup aux amis que tu m‘as fait connaître au café de Paris; je le crois lion à  Londres comme vous l‘êtes ici. Il est débarqué à  Boulogne, il y a huit jours, avec six chevaux pur sang, de la plus grande beauté et une meute incomparable pour courre le cerf; il va, avec ce personnel, traverser toute la France; il se rend chez le marquis de l‘Estrange, en Dauphiné. Il est digne de toi: ainsi arrive tout de suite, mon cher René, tu sais que, suivant le vieil usage, je déjeune à  dix heures et que les neveux ne doivent pas faire attendre les oncles… quoiqu‘il y ait des oncles qui lassent bien la patience de leurs neveux! mais entre nous rien de pareil. Ainsi sois exact. Louis XVIII disait que l‘exactitude est la politesse des rois: j‘ajoute qu‘elle doit être aussi celle des lions. Le vrai lion n‘est-il pas roi dans le désert? Je ne te prends point en traître; Larose, mon vieux valet de chambre, sera chez toi à  huit heures. Je ne te mande que pour dix, tu as donc deux heures pour tes affaires et ton négligé du matin. A bientôt et tout à  toi, ton affectionné, etc.»

»Comme on le devine, il n‘y avait pas moyen de refuser une semblable invitation. D‘abord, je le déclare, j‘aurais eu un prétexte que je ne l‘aurais pas fait valoir… Et ne croyez pas que ce fut sir Warren qui me décida à  accepter ainsi avec empressement, c‘était mon oncle, mon oncle lui-même. Depuis notre dîner au café de Paris, il était devenu très à  la mode, tous mes amis en raffolaient; ils ne l‘appelaient plus que l‘aimable vieillard et voulaient l‘inviter à  dîner pour avoir encore le plaisir de l‘entendre.

»Quand Larose fut reparti avec mon billet d‘acceptation, je sonnai Robinson et lui dis d‘atteler mes deux chevaux gris pommelé à  mon carrick à  pompe. Sir Warren avait des chevaux pur sang, j‘étais bien aise de lui montrer que j‘en avais aussi, et quant à  ma voiture de garçon, les Trois-Royaumes n‘en avaient ni de plus achevée ni de plus complète. Daldringen l‘avait surnommée sa perle

»A dix heures moins cinq minutes, j‘arrivais dans la cour de mon oncle; cour où, du temps de Louis XIV, le carrosse de M. le duc de la Rochefoucault (l‘auteur des Maximes) et celui de la marquise de Sévigné stationnaient souvent car c‘était dans cet hôtel, en face du petit Luxembourg, que logeait madame de Lafayette.

»Mon oncle occupait son appartement encore tout orné de dessus de portes où se voyaient Zaà¯de et la princesse de Clèves. Puis, dans des médaillons ménagés dans la boiserie, les portraits de mesdames de Chaulnes, de Lavardin, de Sévigné et des principales beautés de la cour de Louis-le-Grand.

»Cet hôtel, venu par héritage à  mon oncle, n‘avait rien changé à  sa distribution primitive, ni à  ses premiers ornemens; dès l‘entrée, on s‘apercevait que la spéculation n‘était pas passée par là , qu‘elle n‘y avait rien rétréci, rien raccourci, rien gâte.

»Le petit salon où nous attendions le déjeuner, était tendu de damas vert pomme, à  grands ramages vert sur vert; des baguettes dorées encadraient chaque panneau, les rideaux de même étoffe étaient relevés avec des torsades vert et or. Les consoles et les fauteuils avaient leurs pieds, leurs bras et leurs contournemens en bois doré; dans les sculptures, au dessus de la cheminée et des encadremens, se retrouvait l‘emblème de Louis XIV, un soleil rayonnant.

»Dans cette pièce, où tout était remarquable d‘harmonie et de bon goût, on avait conservé la chaise longue sur laquelle la maladive madame de La Fayette était toujours couchée, lorsqu‘elle recevait ses amis. En face de ce canapé était placé, sur la tenture, le portrait de mademoiselle de La Fayette, celle que le timide Louis XIII a aimée d‘un amour si chaste! Vis à  vis ce portrait, rappelant une douce et gracieuse figure, était le duc de Larochefoucault, revêtu d‘une armure du temps et écrivant ses Maximes.

»Sir Walter Warren s‘était fait long-temps attendre; à  peine avait-il eu le temps de dire bonjour à  mon oncle, qu‘un vieux maître d‘hôtel, dont les cheveux blancs allaient bien avec tout ce qui se voyait dans cette noble et antique demeure, faisant ouvrir les deux battans, avertit que l‘on était servi.

»Sir Walter peut avoir vingt-quatre ans, sa figure est régulièrement belle et bien encadrée par sa chevelure et son cordon de barbe d‘un blond cendré tirant sur le châtin; sa carnation est trop blanche et rosée, ses yeux sont d‘un bleu trop tendre, on dirait un pastel effacé; sa mise était irréprochable pour un déjeuner, sa redingote fumée de Londres rappelait celle d‘Humann et laissait voir un gilet de cachemire poussière; sa cravate était de fantaisie; son pantalon, à  petits carreaux blancs et bleus tombait sur des guêtres du même gris que le gilet, jouait vague et n‘avait point de sous-pieds. Mon oncle me présenta à  lui et le jeune Anglais ne fut pas trop raide. Sans faire trop de frais, je fus aimable pour lui, et avant la fin du déjeuner, je lui avais offert un place dans une avant-scène des Français, pour entendre mademoiselle Rachel dans Ariane, et une loge à  l‘Opéra pour le lendemain.

»Mon oncle m‘ayant entendu faire les honneurs de Paris au fils du noble Anglais qui lui avait jadis fait les honneurs de Londres, dit à  sir Warren: «Tout seul, à  mon age, je n‘aurais pu bien m‘acquitter d‘une dette de souvenir et de reconnaissance envers votre famille; pour m‘aider dans ma gratitude, j‘ai prié mon neveu de venir; je vois qu‘il m‘a bien compris, qu‘il s‘est cru solidaire de cette dette, et je l‘en remercie.»

»Les offres de place aux Français et au Grand-Opéra amenèrent naturellement la conversation sur les spectacles; moi, je l‘avoue, je vantai avec enthousiasme le Grand-Opéra, et, sans égards pour celui de Londres, je déclarai que c‘était le premier théâtre du monde; dans mon exaltation, j‘ajoutai que, depuis que les hommes avaient appliqué leur génie au plaisir, ils n‘avaient jamais rien inventé de comparable à  la scène, où l‘on entendait tour à  tour Duprez et madame Stoltz, où l‘on voyait se succéder Taglioni, Fanny Elssler et mademoiselle Dumilâtre. Je ne m‘arrêtai pas là ; de ce théâtre, j‘étendis mes louanges à  l‘Opéra-Comique, au Vaudeville, au Palais Royal, au Gymnase, aux Variétés et même aux chevaux de Franconi. Je venais d‘entendre sir Walter dire à  son voisin le chevalier de Liavel, un mot maladroit: en parlant de Londres, il avait laissé échapper cette phrase: «A Paris, il y a plus de plaisirs, mais à  Londres les plaisirs sont de meilleur goût;» ceci m‘avait choqué, blessé, et quand je suis blessé, je garde peu de mesure… Que l‘homme qui n‘est pas un peu comme moi, quand on le froisse, prenne la pierre et me la jette.

»Mon oncle, voyant que je m‘animais un peu trop dans mon enthousiasme pour nos plaisirs de Paris, trouva le moyen de détourner la conversation de l‘actualité, et par la pente naturelle de son esprit, la transporta dans les temps passés. C‘était là  qu‘il était à  l‘aise, là  qu‘il trouvait mille exemples pour rabaisser notre orgueil quand il s‘enflait et s‘exaltait trop. Ne voulant point, par politesse pour son hôte étranger, prouver que notre théâtre était aussi supérieur au Théâtre-Anglais, que nos vins le sont à  la bière des trois royaumes, il mit tout de suite et du même coup les spectacles modernes à  cent mille piques au dessous des spectacles des anciens.

»Mon neveu nous parlait tout à  l‘heure, dit le maître de maison, des vastes proportions de la salle du Grand-Opéra, et sir Warren nous assurait que le théâtre royal de Hay-Market était plus grand encore. Toutes ces grandeurs ne sont que des petitesses, toutes nos magnificences que des mesquineries, tout notre luxe que misérable pauvreté.

»Scaurus, en prenant possession de ses fonctions d‘édile de la ville éternelle, prouva ce qu‘un échevin d‘alors pouvait faire: le grand monsieur Claude Bartholaud, comte de Rambuteau, préfet de Paris lui-même, pâlit devant ce Romain; pour son début, il fit bâtir un théâtre avec trois rangs de colonnes, le premier en marbre, le second en verre, le troisième en bois doré; en tout trois cent soixante colonnes! Entre elles, trois mille statues, une foule immobile de dieux, de déesses et de héros mêlée à  la foule agitée de QUATRE-VINGT MILLE spectateurs. Puis, en proportion, des vases, des trépieds d‘airain: et cette magnifique salle, on n‘avait mis moins de temps à  l‘élever que l‘on n‘en a employé de nos jours à  construire la salle provisoire de la rue Lepelletier!

»On estimait à  cent millions de sesterces (vingt-cinq millions de francs) la valeur des ameublemens et des décors de théâtre que Scaurus tenait en réserve dans sa maison de champagne, et qui furent réduits en cendres par un incendie.

»Rompée, quand il fut consul avec Crassus, donna dans le cirque une fête au peuple, fête dans laquelle furent tués cinq cents lions (lions véritables à  griffes et à  crinières). Plutarque raconte avec complaisance ce grandiose de carnage, cette boucherie homérique. Pompée se surpassa dans une autre occasion, il donna aux Romains le spectacle d‘un combat d‘éléphans. César ne fit tuer que cent lions en une circonstance semblable, mais il accompagnait ses moindres actions de tant de grâces et de noblesse, que le peuple-roi lui pardonna cette petite mesquinerie.

»Vos courses, Messieurs de turf, aspirent à  la renommée; mais cette renommée pâlira toujours, comparée aux courses de l‘antiquité. César, qui s‘était fait mesquin dans son combat des lions, donna un spectacle nouveau aux habitans de Rome; des courses de taureaux dans lesquelles des Thessaliens à  cheval saisissaient les plus terribles de ces animaux par les cornes et les renversaient en leur tordant le cou.

»Pline nous parle d‘un cirque élevé par César pour recevoir un peu plus de monde que celui de Franconi; celui-ci peut contenir cinq mille spectateurs assis; celui de César ne recevait DEUX CENT CINQUANTE MILLE assis sur ses gradins. «Il est probable, dit M. de Vaudreuil, que ce n‘était qu‘un édifice en charpente, car l‘amphithéâtre de Vespasien, qui contenait QUATRE-VINGT SEPT MILLE spectateurs, a toujours passé, pour le monument de ce genre, le plus considérable que renfermât Rome.

»Pompée, le premier, avait osé faire bâtir un théâtre en pierres de taille pour demeurer dans les siècles. Comme il craignait les censeurs (autres messieurs que les censeurs d‘aujourd‘hui), il le dédia à  Venus comme un temple; ce théâtre contenait à  l‘aise QUARANTE MILLE PERSONNES.

»Ces éléphans, que je vous montrais tout à  l‘heure combattant dans le cirque, n‘étaient pas toujours aussi redoutables que dans les batailles. Pline et Suétone rapportent qu‘ils dansaient aussi sur la corde, et que sur des cordes parallèlement tendues, quatre d‘entre eux (les plus habiles) en portaient sur un brancard un cinquième qui contrefaisait l‘accouchée; ces mêmes éléphans se promenaient ensuite dans des salles à  manger, sans jamais heurter ni offenser personne. A cela, qu‘avons-nous à  opposer? … la chèvre acrobate…, c‘est bien petit!

»Le Jockey-Club a beaucoup amélioré les attelages et tout ce qui se rattache au luxe des équipages. MM. Hoppe, Shickler et Thorn n‘ont que des chevaux pour traîner leurs voitures ; Pompée, conquérant d‘Afrique, fit son entrée à  Rome dans un char d‘ivoire traîné par quatre d‘éléphans, et le voluptueux Antoine, assis sur des coussins de pourpre et couronné de roses, se promena dans la ville aux sept collines, dans un char tiré par des lions, ayant la comédienne Cythereis à  ses côtés.

»Mon oncle arrêta là  ses citations… Le nom de Franconi avait été prononcé à  cause de son cirque le plus vaste qui existe aujourd‘hui à  Paris et en France. MM. de Liavel y étaient allés la veille à  une représentation extraordinaire et en étaient tous les deux dans un grand émerveillement. L‘un d‘eux était encore sous l‘impression qu‘il avait ressentie quand deux lionnes, suivies d‘un essaim de jeunes gens, étaient venues prendre place à  côté de lui…

»- Quoi! demanda mon oncle, deux lionnes véritables échappées du cirque?…

»-Mon ami, répondit le comte de Liavel, je me suis mis à  parler le langage du jour; les lionnes d‘hier au soir, ce sont deux jeunes et charmantes femmes. Il y a quarante ans que j‘aurais dit qu‘elles avaient la jeunesse d‘Hébé, la beauté de Vénus, l‘air noble de Junon, la sagesse de Minerve et la séduction des grâces. A présent, je fais bien moins de phrases, et je dis comme les jeunes gens de notre époque: «Mesdames de M….. et de P……. sont deux lionnes achevées.»

»Un lion, à  présent, je sais ce que c‘est, grâce à  René, j‘en ai vu de près et j‘ai presque mangé avec eux; mais, je l‘avoue, une femme lionne je ne m‘en rends pas bien compte.

»Une lionne, répondis-je, est plus une femme du dehors que de l‘intérieur, c‘est une fleur qui vient mal à  l‘ombre, il lui faut le grand jour. Le chez soi, ce que les Anglais appellent le home lui convient peu, elle y étouffe; la vie domestique lui est comme un cercle trop resserré, il lui faut plus d‘air, plus de mouvement. Avec ses enfans qu‘elle aime à  sa manière, elle s‘ennuie. Ce sont les routes, les forêts, les hippodromes, les voyages, l‘espace qu‘il lui faut. La conversation des femmes la fait bailler, la conversation des hommes l‘anime, elle parle courses comme lord Henry Seymour, chasse comme le marquis du Halay, trente et quarante comme M. de Montron, cigares et cigarettes comme le duc d‘Olivares.. La vie agitée qu‘elle mène, le tourbillon qui l‘entraîne lui laissent peu de temps pour lire; cependant, elle a lu les Mémoires du Diable, Mathilde et tout M. de Balzac, je ne sais si elle avoue madame Sand, mais je parierais qu‘elle a entr‘ouvert ses livres. Ses passions avouées, déclarées, ce sont la valse à  deux temps, les promenades à  cheval, les banquets, le vin de Champagne, le sans-gêne et la liberté. Elle aime son mari d‘un amour parfaitement commode et ne lui demande qu‘un amour pareil. La lionne est bon enfant, elle a de la sensibilité autant qu‘une autre, mais elle la regarde comme une faiblesse, la dissimule et la laisse aux petites maîtresses qu‘elle méprise comme choses surannées. Dans la lionne, il y a de cette force, de cette vigueur, de cette infatigabilité, de ce courage qui, dans des jours de chevalerie et de poésie, faisaient les héroà¯nes. Clorinde, Jeanne Hachette, Jeanne de Montfort, Marguerite d‘Anjou, Clara Macdonald, si elles vivaient aujourd‘hui, seraient peut-être des lionnes… Dans cette énumération de femmes fortes, je n‘ai point nommé Jeanne d‘Arc, parce que celle-là  est hors de ligne et que je la tiens pour inspirée du ciel…

»Si toutes les femmes de la société avaient conservé la conscience de l‘autorité, de l‘empire qu‘elles peuvent, qu‘elles doivent avoir sur les hommes, les lionnes n‘existeraient pas. La première lionne a été la femme qui a désespéré d‘elle-même, qui n‘a pas su ce qu‘elle avait droit d‘exiger. Sous l‘ancien régime, après les guerres en Espagne et de l‘autre côté du Rhin, nos pères avaient aussi contracté, sous la tente et dans la vie de soldat, l‘habitude de fumer. Mais les femmes, qui étaient alors établies dans le grand monde, comme les conservatrices des bonnes manières, déclarèrent hautement que l‘odeur du tabac leur était insupportable et que ce n‘était pas les parfums de la Havane qu‘elles voulaient dans leur salons. L‘odeur du tabac demeura dans les estaminets.

»L‘anglomanie, depuis 1789, avait introduit en France des clubs et des réunions d‘hommes. Les femmes de cette époque luttèrent avec succès contre ces innovations, et l‘esprit des Françaises triompha des idées et des mœurs anglaises. Depuis tantôt douze ans, il n‘en a plus été de même, de jeunes femmes se voyant délaissées et trouvant trop souvent leurs salons vides, pour en voir finir la solitude, firent des concessions, elles se dirent: «Ils aiment leur vie de club, où ils parlent de chevaux et de courses, de sport, de turf et de cigares; eh bien! donnons leur chez nous cette vie qui a tant de charme pour eux.» Alors, chose qui aurait fait frissonner, reculer, défaillir toutes les grandes dames du grand siècle: les Thianges, les Montespan, les Lavallière, les Maintenon, les Lavardin, les La Fayette, les de Chaulnes, les Grammont, les du Lude, les Grignan, les Sévigné, cette chose a été vue! De jeunes femmes ont porté à  leurs lèvres de rose, des cigarettes d‘Espagne. Ne pouvant y faire renoncer, elles les ont adoptées. De là , la lionnerie! de là , la perte, la disparition de cette conservation, de ce ton exquis, de ces belles manières, de cette courtoisie qui ont été long-temps comme des grâces attachées aux gloires de la France. Ce sont des femmes, il faut le dire, qui ont brisé elles- mêmes leur sceptre et leur couronne. Comme aux gouvernans, les concessions leur ont été funestes, et la cour qu‘elles avaient rêvée, elles ne l‘ont pas.

»Après les magnificences romaines, racontées par le maître de maison, sir Walter qui, ainsi que nous tous, avait écouté mon oncle avec intérêt; et, avec une timidité sans gaucherie, avec une sorte de défiance de soi-même qui est une grâce de plus dans la jeunesse, raconta, pour prouver qu‘il y avait encore parfois du grandiose dans la vie des modernes, le fait suivant: «Le frère de la mère, dit-il, l‘amiral Russel se trouvant en rade à  Lisbonne, il y a quarante ans, invita un jour tout l‘équipage de sa flotte à  prendre un BOL DE PUNCH. Il fit construire, à  cet effet, dans le milieu de son jardin, un bassin de marbre blanc, où l‘on versa six cents bouteilles d‘eau-de-vie, six cents bouteilles de rhum, douze cents bouteilles de vin de Malaga, quatre tonneaux de thé bouillant, six cents livres d‘excellent sucre, deux cents noix muscades en poudre et le jus de deux mille six cents citrons. Un jeune mousse, représentant Ganimède, voguait sur le bassin, dans un batelet d‘acajou et servait à  boire à  tous les convives; un autre enfant, sous les traits de l‘Amour, mettait le feu avec son flambeau à  la liqueur au moment où elle était versée dans les coupes des matelots, rassemblés au nombre de plus de six cents autour du bassin.»

»Certes, ce trait est bien anglais.

»Le chevalier de Liavel nous dit un autre trait de magnificence presque contemporaine. Le favori de la grande Catherine de Russie, le prince Potemkin, donna une fois un dîner à  trente femmes des plus distinguées de la cour. Avant le dessert, les laquais ayant enlevé les serviettes de toile damassée, qui avaient servi pendant les trois services précédens, d‘autres valets apportèrent, sur des assiettes de porcelaine de Saxe, un cachemire blanc à  chaque femme. Chacun de ces châles était estimé cent louis. Puis, au milieu de la table, parmi des girandoles, les fleurs et les statuettes du surtout, un énorme bol ou saladier de porcelaine bariolée de la Chine fut placé. Un couvercle cachait aux yeux de tous ce que contenait ce vase. Une cuillère, dans le genre de celles dont on se sert pour le punch, fut remise au prince qui, ayant fait enlever le couvercle, se mit, avec sa cuillère, à  puiser dans l‘immense saladier et à  servir, à  chaque femme, comme l‘on donnerait des groseilles ou des fraises, des rubis, des émeraudes, des turquoises, des topazes, des améthystes, des opales et des diamans. Nous avons, de nos jours, des macédoines de fruits, frappés de glace; Potemkin avait et servait une macédoine de pierreries. Le sauvage habitant du Nord n‘était pas de si mauvais goût.

»Louis-Philippe a eu aussi, un jour, l‘idée d‘un déjeuner monstre et de nature à  ressortir entre tous les festins royaux. C‘était, je crois, à  l‘occasion du mariage de l‘aîné de sa race. La table, qui devait être entourée de trois mille convives, allait être dressée dans la longue galerie du Musée, s‘allongeant depuis le pavillon de Flore des Tuileries, jusqu‘au Louvre. Mais arriva, je ne sais plus quel accident, pendant que l‘on rêvait le menu du déjeuner; et de tout ce qui avait été conçu pour rendre ce festin incomparable, il n‘a été exécuté qu‘une chose… qu‘une chose qui demeure encore pour attester aux âges futurs l‘idée d‘une magnificence, c‘est cette vilaine galerie de bois, plaquée sur la façade de la galerie de Médicis, comme un ignoble et gigantesque garde-manger.

»Après le déjeuner, si mon oncle le veut bien, je vous raconterai une histoire récente, tout y sera vrai, hors les noms…»

5. Juillet 1842

Le déjeuner tirait à  sa fin. Un plateau de vieux laque, chargé de porcelaines de Saxe, de Sèvres et du Japon, fut placé en face de mon oncle; les tasses, bariolées de couleurs vives, étaient dominées par une cafetière, une théière et une chocolatière. Mon oncle ne croirait pas avoir déjeuné, s‘il ne terminait son repas du matin par un de ces trois liquides; celui qu‘il préfère est le café, le lait de Voltaire, comme il l‘appelle. Le chevalier de Liavel fit compliment au vieux maître d‘hôtel de l‘excellence de son café, et c‘était vraiment avec raison, jamais je n‘avais rien goûté de pareil, et cependant je déjeune souvent chez TORTONI. Quel captal avez-vous pour faire un tel nectar? demanda le chevalier à  Demignan (c‘est ainsi que se nomme le maître d‘hôtel). Quel captal? monsieur le chevalier; je n‘en ai d‘aucune sorte, et je me garde bien d‘en avoir à  la maison. Nous nous défions ici (et, parlant ainsi, il regardait mon oncle), nous nous défions, chez nous, de toutes vos inventions nouvelles, c‘est à  la chausse, à  la chausse de laine, comme du temps de monsieur de Voltaire, que nous faisons notre café, et vous voyez bien que nous n‘avons pas tort.

Mon oncle était ravi de voir le succès de Demignan; sir Walter Warren vanta le thé… moi, le chocolat.

A propos de chocolat, me dit le chevalier de Liavel, Tortoni, chez lequel vous déjeunez souvent, vous fait-il quelquefois du chocolat à  la Richelieu?

- Non, répondis-je. J‘en ignorais jusqu‘au nom.

- Eh bien! jeune homme, continua le gourmet chevalier, je vais vous apprendre comment se fait ce chocolat qui ressusciterait un mort. Prenez du thé poudre à  canon, impérial gun powder tea, versez dessus de l‘eau, non bouillie, mais bouillante; puis, laissez infuser… Quand cette eau est bien dorée, passez-la pour qu‘il n‘y reste aucune feuille, puis, avec ce liquide parfumé extrait de la feuille de Canton, faites votre café… Versez-la dans la chausse, où d‘avance vous avez mis votre Moka en poudre… puis, après une ébullition suffisante, vous vous servirez de ce café clarifié pour faire votre chocolat… Ainsi le café aura eu, au lieu d‘eau, du thé, et le chocolat au lieu d‘eau, du café.

- René, me dit mon oncle, il faut que tu te souviennes de cette recette; le chocolat fait de la sorte est digne des lions.

Pendant que M. de Liavel indiquait sa recette, il y avait quelque chose de curieux à  observer, c‘était la figure du maître d‘hôtel; sur ses lèveres minces, dans son regard fin, on ne voyait pas, mais on devinait un sourire… Si le chevalier avait été un jeune homme, Demignan lui aurait dit ce qu‘il pensait au fond de son âme, c‘est que pareil chocolat n‘est bon quâ€˜à  mettre le feu dans le corps, et doit être fort mauvais au goût. Mais M. de Liavel était un contemporain de son maître et de lui, et pour tout au monde il n‘aurait pas voulu le contredire.

Mon oncle eut aussi son histoire sur le thé; il nous raconta la torture à  laquelle fut soumis un pauvre prêtre français, le soir de son arrivée à  Wardour-Castle.

La pieuse lady Arrundel avait fait venir ce second ou troisième aumônier pour mettre un émigré français de plus à  l‘abri du besoin. Le prêtre breton avait pris peu de thé, alors qu‘il habitait sa paroisse d‘Escoublac, près de Guérande; il n‘était donc nullement façonné aux usages de cet intermède du soir… C‘était en été; toute la journée avait été d‘une assommante chaleur, la nuit n‘avait pu réussir à  amener un peu de fraîcheur; les fenêtres du salon étaient grandes ouvertes, l‘odeur du réséda et des tubéreuses y montait bien, mais pas la moindre brise n‘y parvenait du dehors, pas une feuille de tremble n‘était agitée. On était autour de la table ronde, dans le bow-window. Lady Arrundel offrit une tasse de thé à  son nouvel hôte; il accepta. Avant de prendre cette tasse, le prêtre avait chaud; après l‘avoir bue, il s‘essuya le front et mit sa tasse sur la table. Une demoiselle de compagnie (an humble friend) prit la tasse, la remplit et la fit donner à  l‘ancien curé. Il la but, en versant le thé dans la soucoupe, car il était bouillant… puis, de nouveau, posa sa tasse sur le plateau. Le front du prêtre était tout perlé de sueur, il y passa son mouchoir; il s‘en croyait quitte… mais non, l‘imperturbable et méthodique miss Forter, ne voyant pas les usages observés, lui en servit une troisième.

- Vous aimez beaucoup le thé, monsieur l‘abbé? dit la bonne lady Arrundel.

- Celui de mylady est excellent, répondit le prêtre; et il vida la tasse pour la troisième fois. Ce n‘étaient plus des perles qui brillaient sur le front du curé, c‘était un fleuve qui en découlait; il tira encore une fois son mouchoir de sa poche, le passa sur sa face ruisselante, et, comme auparavant, posa sa tasse sur le table. L‘impitoyable Hébé voyant la coupe vide, la remplit encore une fois… La laisser pleine, dans la pensée du prêtre, eût été une incivilité; il la consomma donc encore: c‘était la quatrième.. Mais c‘était devenu pour le pauvre abbé une véritable torture. Miss Forter allait verser encore, quand Everard Arrundel, neveu de la châtelaine, s‘apercevant de l‘état de transpiration dans lequel se trouvait le nouvel aumônier de sa tante, alla à  lui, et se penchant à  son oreille, lui dit: «Mademoiselle Forter vous servira du thé jusquâ€˜à  demain, elle est esclave de l‘usage, et tant que vous ne mettrez pas votre petite cuillère dans votre tasse, tant que vous la laisserez couchée dans votre soucoupe, elle continuera à  vous imposer des tasses pleines.»

Le bon ecclésiastique remercia du fond du cœur M. Evrard; il était temps que cet avis lui fut donné, il n‘en pouvait plus.

Le prince de Galles (depuis Georges IV), étant, par sa position et son titre de roi d‘Angleterre, forcé d‘aimer le thé, avait un excellent moyen de le prendre dans la chaude saison; quand on lui en avait servi une tasse, il la versait dans un verre d‘eau glacée et ne le buvait que lorsque le froid avait vaincu le chaud.

Je vous donne, à  mon tour, ma recette, dit mon oncle; rien de meilleur que le thé froid. Et moi, qui ai aussi beaucoup de considération pour le premier glacier de notre époque, Tortoni, je m‘étonne et je m‘afflige qu‘il ne fasse pas plus souvent des glaces au thé poudre à  canon.

On se leva de table, le comte de Liavel avait un billet pour le concert de Listz, de Listz revenant d‘Allemagne et de Russie! Sir Warren demanda quels seraient les grands talens que l‘on entendrait à  cette matinée musicale? «Là  où est Listz, répondit le comte, on n‘entend que lui, et ne croyez pas que ce soir par amour propre ou égoà¯sme qu‘il en agit ainsi; c‘est par procédé pour ses confrères artistes; il ne veut pas qu‘ils paraissent pâles; ils le seraient nécessairement auprès de lui. Listz est un roi de l‘harmonie qui ne peut être confondu avec personne; il y a trois ans qu‘il pensait déjà  ainsi, et depuis que les chemins par lesquels il a passé sont devenus des routes triomphales, depuis que les arcs et les portiques de verdure lui ont fait de l‘ombre dans ses voyages, depuis que les populations se lèvent pour l‘apercevoir dans sa voiture, comme elles faisaient jadis pour les empereurs et les rois, ses prétentions n‘ont pu s‘amoindrir; ce ne sont ni les ovations, ni les triomphes qui enseignent l‘humilité. De pareilles folies, de si absurdes hommages sont, pour les artistes, comme un vin capiteux qui les enivre.»

- Ne blâmez pas cet amour, cet enthousiasme, dis-je au comte de Liavel, ils prouvent que les masses s‘éclairent; quand le peuple se fait artiste, il n‘est pas cruel; quand il bat des mains devant un chanteur, un pianiste et une danseuse, il ne fait point de barricades, il ne renverse point de trônes, il ne chasse point de rois… A chaque époque, rendons-lui la justice qui lui est due, notre siècle surpasse en encouragemens, en applaudissemens, en rémunérations envers les hommes qui cultivent les arts, tous les âges qui l‘ont précédé, et l‘antiquité, j‘ose le dire devant mon oncle, qu‘il admire tant, est restée à  cet égard bien en arrière de nous.

- Mon ami, répondit l‘aimable érudit, je vais tout à  l‘heure te prouver que tu te trompes; mais avant d‘en venir aux preuves, je dois blâmer ce que tu admires; ce fol enthousiasme pour les grands artistes, que font aujourd‘hui éclater les populations, me semble un dangereux délire, et quand on va au fond de ces hommages, quand on scrute la pensée qui leur donne essor, on y trouve quelque chose de fâcheux. On ne salue si bas un comédien, un chanteur, un pianiste que parce que l‘on ne veut plus découvrir son front devant un prince, un roi, et un empereur. C‘est de la démocratie que cet enthousiasme, c‘est de l‘orgueil que ces hommages; et je ne puis m‘empêcher de gémir, quand j‘entends le canon tonner, les cloches sonner, le peuple crier viva! à  l‘arrivée d‘une danseuse dans une ville. Une reine qui aurait fait le bien toute sa vie, qui aurait illustré sa couronne par ses vertus, passerait de nos jours inaperçue dans telle contrée où les habitans sont accourus dételer les chevaux et traîner la voiture d‘une danseuse d‘opéra! Oh! mon ami, quand on voit un pareil désordre dans les idées, un semblable délire dans les esprits, il n‘y a plus quâ€˜à  gémir! Le siècle est fou et méchant… A présent que j‘ai dit ce que je pensais des ovations déraisonnables faites aux artistes, je vais te démontrer que notre folie pour les arts a été surpassée par la folie artistique des Romains et des Grecs.

Amabéus, chanteur d‘Athènes, le Duprez ou le Rubini de son temps, recevait un talent (cinq mille cinq cents francs) chaque fois qu‘il paraissait sur la scène.

«Et songez, dit M. de Vaudreuil, dans ses Considérations sur les sciences, les arts et les mœurs des anciens, qu‘il ne s‘agit pas ici de ces capitales de grands empires qui renferment huit cent, douze cent mille individus dans leurs murs, et qui dominent une population provinciale de vingt à  trente millions d‘habitans, il est question d‘une ville dont la population, en y joignant celle de ses ports qui était relativement considérable, n‘a pu être évaluée au delà  de cent quatre-vingt mille âmes, et qui ne commandait quâ€˜à  un territoire ne nourrissant pas plus de cinq à  six cent mille habitans de tout âge, de tout sexe et de toutes conditions, indigènes ou étrangers.

Je vous ai dit ailleurs quels appointemens devaient recevoir le fameux Roscius auquel on élevait des statues, et ce Clodius Esopus qui donnait à  ses convives un plat composé de langues d‘oiseaux qui imitent la voix humaine, ragoût sans truffes ni vin de Champagne, qui coûtait 27,000 francs!
Des chanteuses, des actrices, des danseuses ont fait, de notre temps, de scandaleuses fortunes; mais les lions d‘autrefois étaient encore bien plus magnifiques que les nôtres; nous lisons dans l‘histoire, que Phryné fit rebâtir à  ses dépens la ville de Thèbes où elle était née, et qu‘Alexandre avait renversée de fond en comble.

Rhodope, avec les largesses qu‘elle avait reçues de ses adorateurs, éleva en Egypte une pyramide de six cents pieds… Je n‘approuve pas, je raconte… Mais revenons à  des libéralités plus pures et plus honorables. Tout à  l‘heure, René, tu vantais notre époque comme celle des rémunérations et des récompenses.. et tu t‘écriais que jamais aucun siècle n‘avait plus encouragé les sciences, les lettres et les arts. Je te remercie de m‘avoir amené sur ce terrain… C‘est là  que je vais te battre à  plate couture… C‘est là  que je te démontrerai victorieusement combien les anciens étaient généreux et grands, et combien nous sommes mesquins et petits quand nous nous mêlons de vouloir faire les magnifiques. Les vingt et un vers de l‘Enéà¯de, où Virgile peint la gloire et l‘infortune attachées au nom de Marcellus, furent payés par Octavie, 5,000 à‰CUS D‘OR, OU 100,000 FRANCS. MM. Trognon, Vatout, Cuvillier-Fleury ont lu devant la mère de MM. de Chartres, de Nemours, de Joinville et d‘Aumale, des vers et des stances sur la belle et jeune famille, et, je vous le demande, combien l‘heureuse mère a-t-elle donné pour ces louanges si méritées!

Un petit roitelet ne se montra pas moins généreux que la femme d‘Auguste: Isocrate, orateur athénien, ayant adressé un discours à  Nicoclès, roi de Chypre, ce prince lui fit remettre une gratification de vingt talens (110,000 francs)… Je ne nie pas que les discours de MM. Pasquier et Séguier ne leur aient pas rapporté autre chose que de la gloire; mais je soutiens qu‘ils ne leur ont pas été payés cent dix mille francs chacun; leurs sermens même coûtaient meilleur marché. Et quand, au lieu de payer des discours louangeurs, il s‘agissait d‘acheter des tableaux chefs-d‘œuvre de leur temps, les anciens faisaient encore honte à  la liste civile actuelle. Atale, roi d‘un très petit pays, paya 60,000 deniers (le denier d‘or pouvait valoir 22 ou 23 francs), un tableau provenant de la dépouille de Corinthe par Mummius; mais le consul jugeant, par ce prix, de la valeur de l‘objet, cassa le marché et plaça le tableau dans le temple de Cérès.

Avouons que si les tableaux des galeries de Versailles avaient été payés sur ce pied, ils auraient coûté cher!

- Mais, dis-je à  mon oncle, ces tableaux, pour lesquels vos bon amis les anciens donnaient tant de sesterces, de deniers et talens d‘or, étaient-ils aussi beaux que ceux de Scheffer, de Steuben, de Vernet, de Gudin, d‘Ingres et de Paul de Larouche?

- Mon ami, juge des tableaux de l‘antiquité par ses statues; nos statuaires ont-ils surpassé, par leurs chef-d‘œuvre, les chefs-d‘œuvre des anciens? Nous ont-ils donné quelque chose qui efface, qui enfonce le Laocoon, le Jupiter, la Vénus, l‘Apollon et tant d‘autres merveilles antiques. Pendant long-temps, il a été permis de penser que les anciens nous étaient restés inférieurs dans l‘art de la peinture, mais depuis qu‘on a pu admirer les fresques qui couvrent les murs de tant de maisons à  Pompeà¯a et à  Herculanum, on a lieu de douter que le pinceau moderne ait surpassé l‘art antique. Le nombre des pièces très remarquables, recueillies dans ces villes et transportées au musée de Portici, dépasse déjà  quinze cents!

- Mon oncle, vous êtes bien fort contre moi, vous me battez sur tous les points… Mais avouez que, dans ce moment, il y a comme une recrudescence d’amour artistique; voyez comme nos monumens se réparent et se restaurent, comptez les obélisques, les statues que l’on élève à  toutes les célébriés. Autrefois, il n’y avait que les dieux, les demi-dieux, les héros, les Césars et les consuls auxquels on élevait des monumens de bronze, de marbre ou de pierre; à  présent, l’inventeur du flottage pour le bois à  chauffer, a son monument sur un pont de la Nièvre. Au train que va la reconnaissance nationale, M. de Rambuteau lui-même peut espérer avoir un jour sa statue dans une des nombreuses niches de l’Hôtel-de-Ville de Paris.

Je t’accorde ce que tu appelles la recrudescence artistique du moment, mais elle a beau être prodigue d’images sculptées, l’époque actuelle ne peut encore, sous ce point de vue, être comparée aux temps d’Auguste et de Périclès.

Quoique le temple de Delphes eût été pillé plusieurs fois, et entre autres par les Phocéens eux-mêmes, chargés de le défendre, il s’était tellement refait de ses pertes, que Nèron y fit enlever cinq cents statues de bronze, et, malgré ce terrible échec; du temps de Pausanias, ce monument en renfermait encore une immense quantité. «L’étonnement redouble, dit mon ami le comte Pierre de Vaudreuil, quand on pense qu’à  cette époque ce même temple en était à  sa cinquième construction; il avait été détruit et relevé quatre fois. Pausanias rapporte qu’à  sa troisième réédification, il était tout bâti en cuivre; et, pour aller au devant du doute que pouvait rencontrer cette assertion, il dit que, de son temps, l’on voyait encore à  Sparte un temple à  Minerve tout en cuivre, et que, pour cette raison, on appelait Chalciœcos; il ajoute qu’à  Rome, dans le Palais où l’on rendait la justice, on admirait un plafond tout en bronze qui régnait d’un bout à  l’autre d’une salle immense.»

- Quelques réminiscences de ces bâtimens de métal renaissent en ce moment, dit le comte de Liavel; voilà  qu’en Angleterre et en Belgique on se met à  faire des maisons de fer; les murailles sont creuses et en hiver elles pourront être chauffées par la vapeur… Et n’a-t-il pas été question que l’église tant attendue de la place Belle-Chasse, aurait toute son architecture gothique en fer!-A cet instant un des gens de mon oncle m’apporta une lettre de Balbi; l’enveloppe en était satinée, et le cachet était une imitation de ce beau camée antique où l’on voit un amour tenant une lyre, monté sur un lion… Mon oncle, après en avoir examiné l’empreinte, me dit: «Ceci est l’allégorie d’une passion amoureuse! Est-ce qu’entre leurs occupations de clubs, de fumoirs, de chevaux, de voitures, de courses et de steeple chase, les lions, tes amis, ont le temps d’être amoureux? Est-ce que vraiment un lion aime?»

- Il se laisse aimer, et c’est peut être plus doux. Il ne va point au devant d’une passion, il la voit venir, comme au whist on voir venir son partner. Ce que nous concevons le moins aujourd’hui, c’est la galanterie de nos pères, galanterie soupirante, respectueuse et qui se mettait à  genoux. Beaucoup de lions, comme je ne sais plus quel ambassadeur napolitain de l’ancien régime, achètent l’amour tout fait; avec ce système il y a beaucoup moins de temps perdu.

Tu parles de voir venir… mais, mon ami, quelles femmes peuvent se résoudre à  ce rôle?

Les lionnes, mon oncle, je vous le disais l’autre jour, elles sont bon enfans; pour ne pas être seules, pour ne pas s’ennuyer, elles se sont faites amazones, fumeuses et chasseresses comme Diane, ou à  peu près. De votre temps, c’était un genou en terre que vous présentiez un bouquet à  la dame de vos pensées; aujourd’hui, c’est par un laquais que vous envoyez des fleurs à  la femme qui vous préoccupe, quand vous n’avez rien de mieux à  faire. Ce qu’il y aurait de plus rococo au monde, serait une flamme sérieuse. Balbi a fait de vraies folies, copiées sur les amoureuses folies de la régence, eh bien! nous nous sommes tous moqués de lui; pour conduire sa lionne bien-aimée à  Saint-Pétersbourg, il a loué un steamer tout entier, il n’y avait à  bord qu’eux et leurs gens, témoins habitués de leur amour; alors, sur les flots d’où est sortie Vénus, point de gêne, point de regards importuns; les chanteurs, les musiciens qui mêlaient leurs chants au bruissement des vagues ou au silence des belles nuits étoilées, étaient à  leurs gages et dépendaient d’eux. Jamais galanterie raffinée n’a inventé un pareil voyage.

Jamais! mon ami, tu oublies ce voyage sur le Nil, voyage où la vapeur n’était pour rien, il est vrai, mais où tant de poésie avait réalisé ses rêves. Sur le pont, auprès de la machine, autour de la chaudière, les regards de Balbi et de sa belle auront rencontré de ces êtres noircis de fumée, sentant la graisse, et hideux à  voir; souvent l’épaisse fumée de la houille, rabattue par le vent, sera venue faire disparaître le parfum des plantes odoriférantes et fleuries, dont ton ami avait orné le vaisseau pour en faire comme un jardin flottant… Tandis qu’Antoine et Cléopâtre voluptueusement couchés sur leurs moelleux coussins de pourpre, à  bord de leur poétique galère, ne voyaient que des objets dignes de flatter les yeux. L’équipage du merveilleux vaisseau était composé de tout ce que la jeunesse égyptienne avait de plus beau. Les rameurs étaient vêtus de courtes chlamides et couronnés de fleurs. De belles et gracieuses esclaves, choisies parmi les filles renommées de Thèbes, de Memphis et de l’île de Cythère, étaient sans cesse occupées à  deviner, à  prévenir les désirs de Cléopâtre et de son amant; tantôt elles leur apportaient dans des vases d’or les rafraîchissements les plus exquis, tantôt elles formaient sur le pont des danses qu’elles avaient apprises à  Paphos, dans le temple de la reine des amours… D’autres fois, prenant des lyres à  sept cordes, elles accompagnaient d’harmonieux accords de refrains amoureux. Les flancs du navire étaient plaqués d’ivoire incrustés d’or, les mats étaient de cèdre poli, les cordages de soie et les voiles de pourpre. Sur le pont, sur les cordages, des enfans ressemblant à  Cupidon, montaient et descendaient en se jouant avec leurs carquois et leurs flèches. Des trépieds se dressaient du milieu des fleurs, et mêlaient les parfums de la myrrhe, du cinname et de l’encens à  la douce odeur des roses d’Alexandrie… Tu avoueras, mon cher neveu, que les voyages à  bord de tous les steamers du monde ne peuvent être comparés à  celui de la galère de Cléopâtre. Les bateaux à  vapeur vont vite et par tous les vents; voilà  leur grand avantage, mais l’ancienne navigation, avec ses trois mâts, ses grandes et petites voiles, ses agrès, ses flammes, ses signaux, ses pavillons, ses hauts-bords avaient sur les mers une toute autre majesté qu’un bateau à  vapeur. Celui-ci chemine comme un négociant qui porte rapidement sa marchandise, l’autre fendait les flots et s’avançait dans l’immensité comme un puissant roi.

Quand MM. de Liavel furent sortis, nous nous mîmes tous à  louer leurs bonnes manières, le charme et la douceur de leur esprit. Voilà , nous dit mon oncle, déjà  bien du temps que la société répète ce que vous louez aujourd’hui. Ces deux frères sont aimés et recherchés par tout ce que Paris a de mieux; tous les deux sont nés la même année, tous les deux ont été présentés le même jour à  Versailles, tous les deux sont entrés dans le même régiment, ont émigré et servi ensemble. Quand l’un est retenu chez lui, l’autre ne sort pas; sans son frère, il ne se croit pas complet. Ils ont vu les mêmes lieux, les mêmes personnages, et cependant leur conversation, toujours spirituelle, ne se ressemble jamais; en prenant de l’âge, en passant au milieu des agitations de la politique et des adversités de fortune, ils sont restés unis, comme aux jours de leur enfance, alors qu’ils jouaient sous les yeux de leur mère, heureuse de leur union fraternelle.

Depuis plus de quarante ans, je les retrouve dans les maisons où je vais le plus; aux dîners, aux bals, aux mariages, aux enterremens, je les vois ensemble. Viendra cependant un jour, où l’on n’en verra plus qu’un.. Alors celui qui sera resté ne vivra qu’à  demi, il aura perdu la moitié de son être… Mais, brisons là -dessus; cette prévoyance m’attristerait, et je ne vous ai pas invité à  venir déjeuner chez un vieux garçon pour vous faire un cours de mélancolie. En sortant de chez moi, où comptez-vous aller?

- Au Bois de Boulogne, à  la Porte Maillot, à  la vente des chevaux de lord Henri Seymour, qui va renouveler ses écuries; il se défait de Royal-Oak, d’Ibrahim, de Seroggins, de Florence et de Poetess.

- Eh bien! partez, et si ces chevaux pour sang, et dont les généalogies sont bien établies, se vendent cher, n’en soyez pas trop étonnés. Lorsque le fameux bucéphale fut amené à  la cour de Philippe, père d’Alexandre, ce cheval fut payé 13 talens (71,500 fr.), et cependant, comme les chevaux de lord Henri Seymour, il n’avait fait gagner par sa vitesse aucun gros pari à  son maître. Il était nouveau, beau et indompté; voilà  tout. Pline rapporte, d’après Varron, qu’une âne avait été acheté 400,000 nummi (50,000 fr.) par un sénateur nommé Axius. Demandez au ministre des élections, et il vous dira que, de nos jours, il y a des hommes politiques qui se vendent meilleur marché.

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