La lionne

»Une lionne, répondis-je, est plus une femme du dehors que de l‘intérieur, c‘est une fleur qui vient mal à l‘ombre, il lui faut le grand jour. Le chez soi, ce que les Anglais appellent le home lui convient peu, elle y étouffe; la vie domestique lui est comme un cercle trop resserré, il lui faut plus d‘air, plus de mouvement. Avec ses enfans qu‘elle aime à sa manière, elle s‘ennuie. Ce sont les routes, les forêts, les hippodromes, les voyages, l‘espace qu‘il lui faut. La conversation des femmes la fait bailler, la conversation des hommes l‘anime, elle parle courses comme lord Henry Seymour, chasse comme le marquis du Halay, trente et quarante comme M. de Montron, cigares et cigarettes comme le duc d‘Olivares.. La vie agitée qu‘elle mène, le tourbillon qui l‘entraîne lui laissent peu de temps pour lire; cependant, elle a lu les Mémoires du Diable, Mathilde et tout M. de Balzac, je ne sais si elle avoue madame Sand, mais je parierais qu‘elle a entr‘ouvert ses livres. Ses passions avouées, déclarées, ce sont la valse à deux temps, les promenades à cheval, les banquets, le vin de Champagne, le sans-gêne et la liberté. Elle aime son mari d‘un amour parfaitement commode et ne lui demande qu‘un amour pareil. La lionne est bon enfant, elle a de la sensibilité autant qu‘une autre, mais elle la regarde comme une faiblesse, la dissimule et la laisse aux petites maîtresses qu‘elle méprise comme choses surannées. Dans la lionne, il y a de cette force, de cette vigueur, de cette infatigabilité, de ce courage qui, dans des jours de chevalerie et de poésie, faisaient les héroïnes. Clorinde, Jeanne Hachette, Jeanne de Montfort, Marguerite d‘Anjou, Clara Macdonald, si elles vivaient aujourd‘hui, seraient peut-être des lionnes… Dans cette énumération de femmes fortes, je n‘ai point nommé Jeanne d‘Arc, parce que celle-là est hors de ligne et que je la tiens pour inspirée du ciel…

»Si toutes les femmes de la société avaient conservé la conscience de l‘autorité, de l‘empire qu‘elles peuvent, qu‘elles doivent avoir sur les hommes, les lionnes n‘existeraient pas. La première lionne a été la femme qui a désespéré d‘elle-même, qui n‘a pas su ce qu‘elle avait droit d‘exiger. Sous l‘ancien régime, après les guerres en Espagne et de l‘autre côté du Rhin, nos pères avaient aussi contracté, sous la tente et dans la vie de soldat, l‘habitude de fumer. Mais les femmes, qui étaient alors établies dans le grand monde, comme les conservatrices des bonnes manières, déclarèrent hautement que l‘odeur du tabac leur était insupportable et que ce n‘était pas les parfums de la Havane qu‘elles voulaient dans leur salons. L‘odeur du tabac demeura dans les estaminets.

La Mode. Revue du monde élégante. Mercredi, 15 juin 1842

Post to Twitter Tweet This Post Post to Plurk Plurk This Post Post to Yahoo Buzz Buzz This Post Post to Delicious Delicious Post to Digg Digg This Post Post to Facebook Facebook Post to MySpace MySpace Post to Ping.fm Ping This Post Post to Reddit Reddit Post to StumbleUpon Stumble This Post

Leave a Comment