Le Flaneur Parisien

Les capitales sont des nids de flâneurs: Paris en abonde. Comme les crabes sur les sables d’Afrique, les flâneurs sortent de leur gîte le matin, pour grouiller sur les boulevards, sur les quais, sur les ponts, partout où il y a un rayon de soleil, un espace conquis sur la boue, un spectacle gratis. Tout leur est bon: les polichinelles, les cours de philosophie, la Morgue, la chambre des députés, le jeu du tonneau, les saints-simoniens.

La rue est le salon du flâneur. Ses meubles sont les montres de bijoutiers, les étalages de marchands de gravures, enfin toute l’exhubérance des murs de Paris. C’est pour lu que les bornes-fontaines coulent, que le soleil luit, que les réverbères sont allumés, que les bornes garantissent des fiacres, que les ponts ont des bancs.

Le flâneur fleurit de vingt à trente-cinq ans; il n’est ni grand ni petit, plutôt grand pour regarder au-dessus de la foule. Il se lève à neuf heures, boit du café au lait, se brosse, lustre sa chaussure et sort. Sa cravate est parfaitement nouée, Communément il a une montre d’argent qu’il règle au Palais-Royal. Son pas est égal.

Le flâneur aime l’étranger; il est âpre à le questionner, à le tourmenter d’indiscrétions, si bien que les provinciaux défians le prennent our un mouchard ou pour un escroc.

Il n’est ni l’un ni l’autre, mais il prétend s’instruire. Depuis vingt ans il suit les cours de physique, de chimie, de botanique et d’histoire, quoiqu’il ne sache pas que le concombre vient du cornichon, que le bismuth est un corps simple, que les plantes ont deux sexes, que Louis XV était l’arrière petit-fils de Louis XIV. Il suit les cours de M. Gay-Lussac pour se chauffer, les cours de M. Mirbel pour avoir des roses à sa boutonnière: car le flâneur aime les fleurs; le cours de M. Thénard pour se faire électriser, le cours de M. Lacretelle, parce qu’il est long et diffus; ce qui lui permet d’attendre l’heure du dîner, qui est ordinairement à cinq heures.

Sans être sensuel, le flâneur aime le dîner confortable; il sait les bifteaks de Vachette et les huîtres de l’Ermitage, les pieds de mouton de Philippe; c’est un mangeur du troisième ordre.

Le flâneur n’a pas d’amis, il abonde en connaissances. A la salle d’armes, il connaît les meilleurs maîtres; à la chambre des députés, les questeurs lui sont familiers; à la cour d’assises, son dos a marqué sa place d’habitude.

Ce n’est pas qu’il soit querelleur ou méchant; mais le flâneur est froid; tout lui est indifférent pourvu que l’aiguille marche sur le cadran: chaque heure lui doit une jouissance tranquille, chaque jour un recueil de distractions. Le cabriolet qui écrase un homme, le cheval qui se casse les jarrêts sur la glace, le patient qui va au supplice, lui doivent une émotion. On le paye, et il est content: il va au spectacle.

Au spectacle, il n’entre pas entièrement comme claqueur, ainsi que vous pourriez le croire; il s’y introduit avec des billets de journalistes. Le flâneur n’est d’aucune cabale. En littérature, il est pour le beau. Sa mémoire est perfide. Il vous racontera en détail les grandes représentations de Sylla et de Germanicus. Au foyer des Français, il absorbe la cheminée, boit le feu, éreinte les soufflets, tord les pincettes; il ne perd pas son chapeau de vue, qu’il erre sur la cheminée, qu’il flotte au clou, qu’il se perde dans une pyramide. Par exemple il abhorre le parapliue, sachant de science certaine que le parapluie est volable. On ne lui a volé que trois mouchoirs dans sa vie.

Le flâneur aime l’émeute. Pendant les trois journées, quelques flâneurs ont été tués, non le fusil à la main, mais au coin des rues, tendant le cou. Le flâneur n’est pas lâche, il est prudent. Jamais cabriolet ne l’a écrasé, quoiqu’il ne se soit jamais dérangé pour l’éviter. Le cocher l’abhorre.

Ne confondons pas le gueux, le parasite et l’espion avec le flâneur. Les nuances font les choses. S’il vous demande un service, il ne le mendiera pas; s’il s’assied à votre table, c’est pour accepter un petit verre et avoir l’air d’avoir diné avec vous; s’il vous écoute, c’est pour que vous l’amusiez une heure.

Le flâneur peut parvenir jusqu’à l’âge de cent ans.

Le Figaro. 13. Novembre 1831.

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