Il est venu, le jour où le Parisien lui-même rougit de Paris. Le mois de septembre est la saison maudite, la véritable saison morte de la grande ville. Courageux est l’homme indépendant qui ose se montrer sur le boulevard à cette époque. C’est maintenant que la fausse absence est une nécessité, un devoir d’élégance dont tout lion qui se respecte ne saurait s’affranchir. A l’heure qu’il est, il ne doit plus y avoir dans Paris d’autres lions que ceux de la Porte Saint-Martin. Ceci nous fait penser que ce mot anglais si promptement adopté ne signifie rien ici comme on l’emploie.
Depuis quelque temps, toute personne élégante est honorée du titre de lion; on compte une vingtaine de lions par coterie: toute femme qui a de de beaux diamants, de hautes dentelles, de grands chevaux et un bon cuisinier, qui se montre au spectacle, aux courses et aux fêtes brillantes, est classée parmi les lionnes, sans information préalable et sans jugement motivé; tout homme qui porte une coiffure à la Henri III, une barbe à la Pluton, des moustaches à la Cromwell et une cravate à la Colin, qui fume un cigare colossal à côté d’un groom microscopique, qui crie très-haut dans un nuage-de fumée: «Bonjour, mon cher, comment ça vâ?» et à qui une autre voix répond dans une gloire de tabac : «à‡a va pas mal, et toi?» est soudain reconnu et déclaré lion par on ne sait quelle autorité.
Et puis les lions et lionnes se réunissent pour s’admirer entre eux, et, sans savoir les droits et les exigences de la dignité qu’ils s’arrogent, ils se disent avec orgueil: Je suis un lion, tu es un lion, nous sommes des lions, elles sont des lionnes; eh bien! nous aussi, nous allons conjuguer cet étrange verbe. Et nous vous répondrons: Vous n’êtes pas des lions, elles ne sont pas des lionnes. Vous êtes des dandys, des beaux, des muguets, des incroyables, des fashionables, des merveilleux, des merveilleuses si vous le voulez; mais vous n’êtes pas des lions.
Moralement, qu’est ce qu’un lion? Définition: un lion moral est une bête curieuse. Or, par le mot bête curieuse on n’entend pas un animal indiscret qui veut tout voir, mais un animal extraordinaire que tout le monde veut voir. Ainsi le lion du jardin des Plantes, dont personne ne se soucie, n’est pas un lion. Malgré ses prétentions légitimes à cette dénomination, malgré sa longue crinière, malgré ses ongles, malgré ses dents, ce roi des déserts n’est pas un lion; le cheval chinois, au contraire, malgré ses jambes courtes, son allure plaisante, sa robe si laide, le cheval chinois est un lion, parce que tout le monde accourt pour le voir au Cirque des Champs à‰lysées.
Il en est de même dans nos salons. Le lion d’un raoût n’est pas le jeune élégant dont la tournure est la plus extravagante, dont les manières sont les plus étudiées, dont les manières sont les plus prétentieuses; c’est quelquefois un homme très-simple, qui n’a pas le moindre ridicule à faire valoir, mais que tout le monde veut connaître, parce qu’une grande célébrité le recommande à l’attention générale, parce qu’il a fait un voyage des plus périlleux, parce qu’il a enlevé plusieurs mères de famille en Angleterre, parce qu’il a prononcé la veille un éloquent discours, parce qu’il vient de faire un magnifique héritage, parce qu’il a couru sur un cheval pur sang avec une casaque de jockey, parce qu’il descend de ballon à l’instant même, et qu’il rapporte des nouvelles toutes fraîches de l’empyrée, parce qu’il est légèrement soupçonné d’avoir empoisonné sa femme; ou quelquefois pour bien moins que cela; quelquefois c’est tout bonnement parce qu’il vient de publier un livre plein de génie qui a obtenu un immense succès. Mais on n’est lion qu’un moment dans sa vie; la charge de lion n’est pas une place inamovible. àŠtre le lion de la soirée, c’est être l’atout de la partie, et, vous le savez, la royauté de l’atout cesse quand le coup est joué.
Ne dites donc plus inconsidérément: Nos lions ont adopté telles modes, toutes nos lionnes assistaient à cette représentation. C’est comme si vous disiez: Trèfle et carreau sont atouts; c’est comme si vous disiez, et cela vous le dites souvent ; Une foule de personnes distinguées, etc., etc. Ne confondez pas le dandy et le lion, la merveilleuse et la lionne .. ils ne sont point de la même famille: le dandy est celui qui veut se faire voir, lé lion est celui qu’on veut voir , la merveilleuse est celle qui cherche tous les plaisirs, la lionne est celle que toutes les fêtes réclament, et sans laquelle il n’est point de plaisir… The lion (prononcez âne) est dans une brillante soirée ce que la mariée est dans une noce, ce que le nouvel élu est dans une réception académique, ce que le Parisien est dans une petite ville de province, ce que l’accusé est dans un procès, ce que la victime est dans un sacrifice, ce que la girafe est au jardin des Plantes, enfin ce qu’était autrefois le lion dans la ménagerie. Exemple: à la Porte-Saint-Martin, qui est le lion? ce n’est pas le ligre, ce n’est pas le léopard, ce n’est pas l’agneau, ce n’est pas le lion: c’est M. Van Amburgh.
6 septembre, 1839.
(Le Vicomte de Launay. Lettres Parisiennes. Tome 2. – par Mme à‰mile de Girardin. Paris: Michel Lévy, 1857)