Dandysme

Historisches, Kulturelles und Literarisches zum Dandy

le dandy: ni homme, ni femme (1822)

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Que vois-je dans toutes les rues où je passe , dans tous les lieux publics que je fréquente ? Des êtres qui ne sont ni hommes , ni femmes, ni singes, mais qui semblent réunir en eux les caractères distinctifs de ces trois espèces. On ne savait de mon tems ce que c’était qu’un dandy *. Nous avions des élégans vêtus de riches étoffes de brocart , de velours , d’habits brodés , et portant l’épée du côté, comme cela convient à  un homme bien née. II est vrai qu’ils donnaient deux cents livres de gages à  un valet de chambre français qui passait tous les jours quatre heures à  faire leur toilette ; mais, aujourd’hui , on en perd six à  se faire lacer et serrer dans un corset , à  arranger les plis d’une cravate qui vous étrangle comme si vous étiez au pilori , à  se faire huiler la tête , à  se peindre la figure , et tout cela pour ne pas avoir l’air d’un homme comme il faut. Vous conviendrez que cela est bien étrange ! »

Je lui demandai s’il avait tout-à -fait oublié la poudre à  la maréchale , la pommade et les odeurs ?

« Fort bien , fort bien , me dit-il ; mais , au bout du compte , on reconnaissait un homme de la condition à  son costume. Aujourd’hui , sa tête est semblable à  celle de son jockey. Ses cheveux ressemblent à  une brosse; son visage, enterré dans une énorme cravate bien empesée , est perché sur son cou si roide qu’il ne peut faire un mouvement sans effort; on croirait voir un âne alonger sa tête au dessus d’un mur d’appui peint en blanc. Si vous portez ensuite les yeux sur la partie inférieure de cet être ridicule , vous apercevez des pantalons qui vous laissent le choix de le prendre pour un Turc, pour un laboureur, ou pour un matelot. Vous ne pouvez faire un pas sans risquer d’être renversé par quelqu’une de ces momies ambulantes dont toutes les jointures sont tellement serrées dans leurs vêtemens qu’il leur faut beaucoup de tems et de peine pour faire une révolution géométrique, en se détournant d’un pas de la ligne droite. »

Et vos roués , quelle différence entre eux et nos élégans d’autrefois! Cette production de votre tems est une espèce de race croisée , une sorte de mulet né dans vos écuries. Quelle foule de ces jeunes brutes infeste les rues de Londres. L’un , le corps penché en avant , et se carrant les coudes , se pique de conduire mieux que son cocher sa barouche attelée de quatre chevaux à  l’autre, conduisant un landaw, les yeux fixés entre les oreilles de son cheval , n’est occupé qu’à  exciter son ardeur pour redoubler la vitesse de sa course , et il est très-probable qu’il écrasera quelqu’un , ou qu’il renversera sa voiture ou celle d’un autre. Celui qui mène un tilbury est un peu plus modeste ; il a ordinairement plus d’égards pour lui – même et pour autrui. Il a dans son cabriolet son jockey pour compagnon ; on aperçoit la tête de son ami de cœur, c’est-à -dire d’un basset ou d’un barbet , qui , accroupi entre ses jambes , avertit en aboyant les passans de se déranger, et a en cela plus d’intelligence que son maître. »

Tous ces êtres sont au comble du bonheur et bouffis d’un ridicule orgueil lorsqu’ils peuvent parvenir à  être membres du club des jockeys. Souvent ils ont à  la bouche un cure-dent, une paille qu’ils ont ramassée dans leur écurie , ou , pour se donner un air militaire , un cigare allumé dont la fumée semble indiquer qu’il ne se trouve dans l’intérieur de leur tête que vide, vapeur et brouillard. »

Quelquefois vous voyez ces héros de taverne eu d’écurie placés nonchalamment sur un cheval , fermant un œil et approchant une lorgnette de l’autre , ayant sous le bras un talon tortu, emblême parfait de leur esprit, et tenant le manche d’un fouet dans leur poche, avec lequel leur main droite est enfoncée.

» D’autres fois , devenant piétons, cinq ou six d’entre eux se prennent par le bras , et entrelacés comme une botte d’oignons , ils occupent tout le trottoir , et mettent obstacle votre marche : zéros rangés l’un près de l’autre et n’ayant aucune valeur parce qu’il ne se trouve pas un seul chiffre parmi eux , ils vous forcent à  leur céder le pas, jettent dans la boue le vieillard et l’infirme , et font rougir par leurs regards effrontés la femme modeste qu’ils rencontrent , si par hasard ce phénix peut se trouve dans Saint-James street , dans Pall-Mall ou dans Bond-street.

» Cette espèce, d’êtres, que je ne sais comment qualifier , est si considérable , que beaucoup étant forcés par leurs dettes de passer sur le continent, on ne s’aperçoit pas cependant qu’ils deviennent plus rares. Il est vrai qu’on en voit chaque jour paraître de nouveaux qui semblent croître comme des champignons , et qui remplissent toutes les rues de la ville , au grand détriment des gens raisonnables qui s’y troivent encore. Restent-ils dans leur patrie , ils en sont le fardeau; s’ils la quittent, ils sont partout la risée de l’étranger.

» J’ai dans cette classe un mauvais sujet de neveu qui , ayant atteint sa vingt-unième année, jugea à  propos de venir me faire ses adieux pour m’annoncer qu’il allait partir pour la France. Je cherchai à  l’en dissuader , et comme il me demandait quelles étaient mes raisons pour l’en détourner : « Tom , lui dis-je franchement , ce n’est pas que je trouve quelque inconvénient à  ce que vous voyiez le monde, mais je crains, pour l’honneur de mon pays, que le monde ne vous voie. »

Ainsi se termina la philippique de mon cousin Marmaduke. Je la trouvai un peu sévère; mais elle peut donner une leçon salutaire aux jeunes fous à  pied , à  cheval , ou en voiture , qui infestent nos rues , ou qui vont afficher leurs travers sur le continent.

* Nom qu’on donne aux petits-maîtres d’une fatuité outrée.

From: Etienne de Jouy: L’Hermite de Londres. Paris: Pillet, 1822.

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