Diorama de Londres (1823)
- Posted by mgr on March 30th, 2008 filed in Zeitdokumente
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LE CHAPITRE DES CHAPEAUX.
Les hommes changent avec le temps ; chaque siècle donne aux peuples européens une physionomie particulière et différente de ce qu’elle avait été le siècle d’avant; chacun se ressemble aussi peu à lui-même à ses divers âges, qu’ils se ressemblent peu entre eux, quand on les observe tous à la fois. Cependant il est certaines particularités du caractère de quelques-uns, qui ont été si saillantes à certaines époques, que la réputation leur en est restée, même après qu’elles se sont effacées ou passés à d’autres peuples.
C’est ainsi que les Français sont regardés encore aujourd’hui comme les énergumènes de la mode, quoiqu’on ce genre ils aient été égalés par les Prussiens et les Russes, et surpassés par les Anglais. J’en demande pardon aux petits-maîtres de la Chaussée-d’Antin ; mais il est de mon devoir d’apprendre à tout le monde que Paris n’est plus le quartier-général de la mode! Ils auront beau m’objecter le plaisir qu’il y a à jouir d’une mauvaise reputation, alors même qu’elle est usurpée, je veux que justice soit rendue à qui il appartient. Les Dandys et les Corynthians de Londres ont depuis long-temps la rose de la fatuité , et trouveraient commode de prendre le plus tard possible la réputation de légèreté qui en est l’épine obligée.
Il est assez singulier qu’en France le nom de Richelieu se rattache à toutes les époques remarquables par la gloire ou par la décadence de la mode. Le ministre de Louis XIII commença une des plus brillantes ères de cette divinité, en fixant dans la capitale, et en faisant figurer à la cour tous les seigneurs les plus riches et les plus fiers du royaume. Son petit neveu, le maréchal, fut pendant toute sa vie une des plus fermes colonnes de la fatuité française ; et ses derniers regards virent commencer la période de langueur à la suite de laquelle le sceptre de la mode est passé à la Russie et à l’Angleterre.
C’est à la rentrée du dernier Richelieu en France, en 1814, ou, pour mieux dire, à son avénement au ministère, en 1815, que notre déchéance mondaine a été constatée d’une manière certaine, quoiqu’elle ne soit pas encore officiellement reconnue par quelques petits maîtres encroûtés de vieux préjugés.
Les Anglais peuvent aujourd’hui offrir des holocaustes nombreux à tous les défunts petits maîtres de leur nation, qui ont jadis douloureusement senti la supériorité de la nôtre. Réjouis-toi dans le fond de la tombe, illustre marquis de Buckingham! Tu te croyais le plus bel homme de ton temps, parce que tu l’étais en effet : tu trouvas à Paris un cardinal laid comme un singe, qui avait la meme opinion de lui-même. Tu aimais à vanter ton étourderie , parce que tu avais vingt fois compromis les intérêts de ta patrie, en t’occupant à faire des déclarations aux reines, au lieu de négocier diplomatiquement auprès des ministres de leurs maris ; parce que, toujours pour le même motif, tu fis manquer un excellent mariage à ton roi, et tu l’exposas même à être assassiné en pays étranger! Le plus mince gentilhomme français aurait fait mille fois mieux à ta place; et ton génie érotique et étourdi n’avait pas été jusqu’à imaginer de composer des dissertations sur tous les points de la galanterie, sur le modèle des thèses théologales de la Sorbonne !
Réjouis-toi encore, milord Charles Hay, fanfaron de sang-froid, de bravoure et de politesse ! Placé à la bataille de Fontenoi, à la portée du pistolet de l’avant-garde de notre armée, au lieu de commander le premier feu, ta compromis le sort de la compagnie, en criant aux officiers ennemis : tirez, Messieurs des gardes françaises; mais ta fatuité fut repoussée avec perte par les muscadins français; ils renchérirent sur ton étourderie, en te répliquant : Tirez vous-mêmes ; nous sommes trop polis pour tirer les premiers. Tu n’eus garde de résister, et tu profitas de l’avantage qu’ils te laissaient pour les fusiller à bout portant, eux-mêmes et leurs soldats !
Réjouissez-vous aussi , ombres de ces petits maîtres à la douzaine, qui avaient à l’hôtel de l’Ambassade Française, à Londres, assister au déballage des habits du chevalier de Grammont ! Les Français font aujourd’hui amende honorable pour leurs triomphes passés ; ils reçoivent humblement les modes que la Grande-Bretagne daigne leur octroyer. Encore n’est-il pas à craindre que nous égalions jamais nos modèles en les copiant. Les immenses richesses, que le commerce a accumulées dans Londres, permettent aux dandys de cette capitale de traiter tous les objets de mode avec un luxe inimitable, et une prodigalité scandaleuse, qui nous est interdite.
Nos élégans font trois toilettes par jour; ceux de la Grande-Bretagne ont renchéri sur eux en en faisant cinq et six. Ils ont inventé deux ou trois formes particulières d’habits intermédiaires entre le frac habillé et la redingote de matin ; ils ont un vêtement complet pour aller faire, à pied, la promenade de santé ; un autre pour aller faire, à cheval , la revue des promenades ; ce qui caractérise celui-ci, c’est la lorgnette suspendue par un large ruban en sautoir sur le riding-coat , le bâton recourbé, qu’ils tiennent à la main en guise de cravache, le pantalon cosaque et les bottes sans éperons; car ce serait du dernier mauvais ton que d’aller à cheval en éperons; on ne met des boites éperonnées que lorsqu’on sort à pied ; c’est alors aussi qu’on porte la cravache. A la vérité, cette cravache a un double emploi, car elle donne contenance au bras qui la fait jouer, et de plus elle sert à lorgner le beau sexe, car elle est armée d’un lorgnon à l’extrémité de son manche.
L’habit que l’on porte à cheval, ou lorsqu’on va seul en tilbury, est une espèce de veste de chasse boutonnée devant par un seul rang de boutons. A l’article du parlement, j’ai déjà dit que c’est avec cette veste qu’il était de bon ton d’aller siéger à la chambre des communes.
Lorsqu’on va en tilbury ou en voiture avec une dame à son côté, il faut être un peu plus habillé. Il est quelques muscadins qui tiennent à honneur de ne jamais se montrer en public avec des dames, et qui cependant sortent le matin en tilbury, et l’après-midi en landau; mais c’est seulement pour faire prendre l’air à leurs chevaux et à leurs voitures, ou, pour mieux dire, pour exercer cette profession de cocher, pour laquelle les Anglais ont un si grand faible.
C’est encore une des choses dans lesquelles ils nous ont laissés à cent lieues derrière eux! Nos élégans avaient des tilburys, des cabriolets à un cheval : les dandys ont attelé à la même voiture deux chevaux de front ou deux à la suite l’un de l’autre comme dans les tandem. Nous avions des équipages à deux chevaux , ils s’en sont donnés a quatre et à six; nous laissions conduire ces équipages par nos cochers ou nos palefreniers ; ils voulu les conduire eux-mêmes. On voit souvent passer dans Hyde-Park un landau attelé de six superbes chevaux, précédé d’un piqueuret suivi de deux jokeis également bien montés ; et ce landau est vide ou ne renferme qu’une paire de chiens griffons. Un étranger s’imaginerait d’abord que ce brillant équipage va chercher son maître quelque part ; un Å“il plus exercé ne tombe jamais dans une pareille erreur; il reconnaît tout de suite ce maître lui-même juché sur le siége à côté du cocher, tenant un gros paquet de rênes, sifflant pour exciter les chevaux, et les touchant légèrement avec un fouet plus long que la ligne d’un pêcheur d’eau douce.
Un journaliste spirituel, qui avait observé les Anglais dans Paris, a dit que les petits-maîtres de cette nation, ou ceux formés à leur école, pouvaient se diviser en deux classes : les Hercules et les Adonis, autrement dit ceux qui voulaient paraître plus forts, et ceux qui voulaient paraître plus délicats qu’ils n’étaient réellement.
Cette distinction n’est pas tout-à -fait exacte : certes, il y a un très-grand nombre d’Adonis qui couchent avec des gants gras pour se maintenir les mains blanches et douces, qui prennent des bains de lait chaud, etc.; presque tous portent des corsets et des lorgnons ; mais je n’en ai vu aucun qui parût vouloir renoncer absolument aux avantages caractéristiques de la beauté herculesque. Tous font matelasser leurs habits aux manches et aux épaules; tous aiment de passion les pantalons cosaques qui leur grossissent les hanches et les jambes: enfin tous paraissent mettre plus d’amour-propre à être crus forts qu’à paraître riches ou spirituels. Tant que la coutume de boxer durera en Angleterre, les exercices corporels et la force physique y seront toujours eu honneur.
En général , les Anglais paraissent commettre, dans leurs modes, la même erreur qu’on leur reproche dans leurs habitudes de société : ils prennent la roideur pour l’élégance. Dans toutes les parties dont se composent leurs vètemens , et dans la manière dont ces parties se rapportent entre elles , on ne voit jamais la souplesse que nos tailleurs ou nos petits-maîtres savent y introduire. Les bouts de la cravatte sont si empesés, qu’ils se casseraient plutôt que de se prêter au moindre pli. Les collets des habits et des redingottes, les basques et les pans des uns et des autres sont roides, comme si une plaque de ferblanc en formait la doublure, les cheveux ne sont pas frisés par le fer des perruquiers, mais on voit qu’ils ont été lavés à grande eau, et relevés à coup de brosses pour les faire tenir hérissés.
En France, les incroyables les plus audacieux semblent rougir un peu du soin qu’ils ont donné à leur personne; ils cherchent à donner un air d’aisance et de naturel à toutes les parties de leur toilette : à Londres, les dandys ont l’air de croire que la fatuité est le signe d’une bonne éducation; ils s’affichent partout pour ce qu’ils sont réellement; et, dans un salon comme dans la rue, ils se tournent tout d’une pièce : ils sont gourmes et roides, ainsi qu’on le dit en Angleterre, comme s’ils avaient avalé le poker.
Il faut que cette mine empesee soit bien inhérente au caractère national , pour qu’on la retrouve partout, malgré la diversité des costumes ; car on se tromperait étrangement si l’on s’imaginait qu’il n’y a jamais qu’une seule mode dominante dans Londres comme dans Paris. Il y a vingt ou trente classes distinctes de petits maîtres; chacune fait secte à part, et fait assaut avec ses rivales, pour inventer ou populariser des modes extravagantes.
Un journal donnait dernièrement trente-six modèles de nÅ“uds de cravatte, et il citait pour chacun l’autorité irrecusable d’un regular buck. Les formes de toutes les autres parties de l’habillement présentent une aussi grande variété; on peut s’en convaincre, en lisant la description que les journaux donnent toujours de la mise des élégans qui ont figuré dans les routs des personnages célèbres, ou aux drawing-rooms de la cour; elle s’y trouve toujours consignée in extenso, et ceci est une nouvelle preuve de la supériorité que les Anglais ont acquisé dans les frivolités de la mode. Les plus graves de tous les journaux ne dédaignent pas de consacrer trois ou quatre colonnes à des détails de toilette.
Il y a tous les ans, plusieurs levers et plusieurs grandes réceptions chez le roi , à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance, de la Saint-Georges, de l’anniversaire du 18 juin, etc.; tous les journaux anglais, depuis le Courrier jusqu’à la dernière feuille consacrée à la littérature ou aux modes, ne manquent jamais de donner, le lendemain, et plusieurs jours suivans, l’inventaire de la mise de toutes les personnes qui y ont figuré , en commençant par le roi et finissant par le dernier enseigne de l’armée, ou par le fils du dernier baronnet qui ait été présenté; le même honneur est, à plus forte raison, rendu à toutes les dames.
Ce doit être une chose très-plaisante pour les vieux John Bulls, un peu trop âgés aujourd’hui pour se plier aux habitudes modernes, et qui ne prennent les journaux que pour y lire la politique exterieure, les débats de la chambre ou la biographie des voleurs qu’on pend tous les jours à Newgate, de rencontrer au lieu de cela toutes les colonnes envahies par des descriptions de japons brodés, de robes à paillettes, de papillottes attachées avec des perles, d’aigrettes de diamans, etc. Ils doivent jetter le journal et remettre leurs lunettes dans leur étui en s ‘écriant : ô tempera ! ô mores !
Dans les Drawing-rooms on suit encore quelques règles fixes pour les toilettes , parce que le culte de l’étiquette est aussi respecté à la cour que celui de la mode. Chacun s’y présente, non pas avec le costume qu’il peut inventer, mais avec celui qui est affecté au titre ou à la fonction en vertu de laquelle il paraît dans les salons du roi. C’est dans le salon d’un particulier, c’est dans le rout d’une marquise, dans le bal d’un banquier juif, ou même sur les pelouses de Kensington-gardens , par un beau jour d’été, que l’on peut voir le nombre prodigieux de rites sous lesquels les autels de la mode sont desservis. Jamais, aux plus beaux jours de la Grèce, la philosophie n’avait eu un aussi grand nombre de sectes; en Italie, la peinture ne compta jamais autant d’écoles célèbres. Enfin , en Angleterre , la religion n’a jamais été scindée en des sectes aussi nombreuses que le sont aujourd’hui les cotteries de la mode, il n’y a pas plus de despotisme pour la frivolité que pour la croyance !
L’anarchie la plus complète, et pourtant la mieux organisée, règne pour l’une comme pour l’autre. Un jeune duc fait autorité aujourd’hui parmi ses amis pour la taille de ses cheveux, les plis de son pantalon ou la longueur de ses éperons ; demain la toilette de Sa Grace sera éclaboussée par celle du fils d’un brasseur ou d’un marchand de charbon. Pour toutes les parties du costume, on voit régner la plus grande variété dans les formes et les couleurs: pour aucune partie cette variété n’est plus frappante que pour les chapeaux. S’il est en France quelque ci-devant jeune homme , dont la mémoire soit assez bonne pour se rappeller le nom et la forme de tous les chapeaux qui ont été successivement en honneur depuis le chapeau triangulaire des députés aux états-généraux, jusqu’aux bolivars de l’an 1822, il pourra m’aider à donner une idée de la variété des coiffures qui sont maintenant à la mode parmi les petits-maîtres de la Grande-Bretagne.
Les jeunes quakers, ( car la fatuité envahit tout dans Londres ) ont rogné une bonne moitié aux ailes de la lampe de Juifs des Penn et des Franklin ; quelques-uns les retroussent mème si peu sur les côtés, qu’il ne manquerait plus qu’une plume pour faire de leur chapeau la coiffure pittoresque du temps de Louis XIII.
Un très-grand nombre de campagnards qui viennent à Londres, à pied ou sur l’impériale des stages, ont trouvé commodes des chapeaux à grandes ailes et à forme basse, parce qu’ils sont légers et garantisent bien du soleil et de la pluie. Quelques fashionables qui exploitent tout, se sont soudain emparés de cette idée, en la modifiant un peu, en sorte qu’aujourd’hui il ne manquerait plus à une certaine coterie que les oreilles de chien et la grosse queue pour être costumée comme Saint-Preux et M. de Wolmar le sont dans les gravures qui accompagnent certaines éditions de la Nouvelle Héloïse. Ils ont des bottes à revers , des culottes à rosettes , un frac à basques larges et un chapeau en parapluie.
Les Irlandais, les Ecossais, et, en général, tous les officiers de la garde royale, qui, ayant une taille colossale, n’ont pas besoin d’y ajouter par la hauteur ou le volume de leurs coiffures , lorsqu’ils sont habillés en bourgeois, ont mis à la mode des chapeaux plus petits et plus pointus que les robinsons. Toutefois les idées commencées par la raison, sont bientôt modifiées par le caprice. Les dandys, à taille de voltigeur, se sont emparés de ces chapeaux en mininiature ; et , soudain , les grenadiers en ont arboré d’autres , qui seraient assez vastes pour tenir un hectolitre de bié.
La victime de révolutionnaire mémoire, est le chapeau qui paraît avoir obtenu dans Londres la plus grande vogue. Elle a été successivement adoptée, avec des modifications peu importantes, par toutes les classes de bucks, de bloods, de blues, de dandys et de corynthians. On dit que c’est lord Castelreagh qui avait mis les victimes à la mode. Dans ce temps-là , il avait aussi occupé de donner le ton aux petits-maîtres, que l’impulsion à la politique européenne. Ce chapeau se porte enfoncé sur les yeux , et ne gène pas du tout , parce que sa forme cintrée s’accommode parfaitement avec l’ovale de la tête.
Le noble lord , qui connaissait très-bien l’anatomie des artères, ainsi qu’il l’a prouvé plus tard, avait à plus forte raison étudié d’une manière spéciale, la configuration extérieure de nos organes. Le lecteur se souvient que l’anglomane Dublason modela son chapeau à la victime après qu’il eût été mouillé par la pluie; c’est une preuve de plus de la grande fort-âne que cette forme a obtenue en Angleterre. Ce n’est pas que celle qu-il avait auparavant ne fut déjà fashionable , mais les morillos ne figuaraient encore que sur la tête de quelques jeunes voyageurs qui revenaient de France. Depuis, ils ont fait, ainsi que les bolivars et les champignons , une fortune qui rivalise presque avec celle des victimes.
Outre les variétés de forme, on s’est industrié pour varier la couleur et l’étoffe des chapeaux; on eu a fabriqué de blancs, de roux et de gris pour la belle saison ; on en a fait en soie, en coton, presque autant qu’en feutre ordinaire. Il est certains chapeaux affectés à certaines professions, ou à certaines cerémonies, qui sont moins soumis aux révolutions de la mode que les chapeaux ordinaires. Ainsi, par exemple, il y a une dixaine d’années que les militaires, qui ne portent le costume spécial d’aucune arme , ont le chapeau à demi-claque en feutre avec la cocarde noire, et le petit plumet couché. Les ecclésiastiques d’un rang supérieur,et certains magistrats, portent encore le chapeau relevé derrière , en bec de lampion , avec une rosette par devant. Les vieux dandys, qui vont à l’opéra en culottes courtes, portent le claque de feutre ou de taffetas cartonné. C’est un claque pareil, qui doit accompagner l’habit habillé avec lequel on va aux drawing-rooms.
Source: Eusèbe de Salle: Diorama de Londres. Paris: Louis, 1823.
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