A son col en pointe, à sa coiffure, à son habit court comme une veste, mais surtout à son air gauchement fat, je crois reconnaître un de ces dandys ou petits-maîtres, auxquels vous devez au moins un chapitre dans votre voyage. S’ouvrant dédaigneusement un grand passage à travers les groupes pour venir fixer son lorgnon sur Mascarille, il pirouette soudain sur lui-même, s’échappe d’un autre côté en proclamant son jugement par une seule épithète, et va faire admirer son bon goût et son laconisme impertinent devant chaque tableau tour à tour. Nous le retrouverons au Vauxhall, dans Bond-Street, à l’Opéra, et peut-être derrière le comptoir d’un boutiquier de la Cité.
A la suite du vrai gentleman, qui n’a rien que d’aimable après tout dans sa brillante médiocrité, marche le ridicule troupeau des caricatures. Le type de ces fats manqués se trouve dans Shakspeare. Le bouillant Hotspur a fait justice des dandys de son temps dans une éloquente tirade. Les dandys de nos jours, avec leurs collets roides, leurs pantalons cosaques et leurs talons sonores, longent Bond-Street à l’heure où les dames viennent y visiter les magasins. Ces incroyables anglais passent pour être moins prétentieux qu’impertinens; il n’y a dans leurs manières rien de chevaleresque: au lieu de se porter pour protecteurs du beau sexe, quelques uns affectent de le mépriser, et l’on en a vu se donner le bras militairement, ou plutôt grossièrement, et repousser du trottoir avec brusquerie la timide beauté.
Les calicots de la Cité ne sont que les copistes de ces fats des quartiers fashionables. Il parait qu’en 1815, rivalisant avec les nôtres, ils prétendaient à une tournure guerrière, et les moustaches postiches étaient appelées au secours de leurs pâles physionomies de citadins. Aussi, dans la Famille Fudge, Thomas Moore n’a pas eu de peine à mettre en scène un de nos chevaliers de l’aune.
La bizarrerie, ou, pour employer un mot local, l’eccentricité qui distinguait jadis certains lords anglais, n’a pas perdu non plus tous ses droits sur leur classe. Avant la révolution, nos auteurs bénévoles faisaient toujours, sur notre scène, de cette originalité d’outre-mer une forme de générosité ou même de grandeur d’âme. La véritable bienfaisance, comme la véritable magnanimité, a un caractère simple, grave, et il ne lui est pas défendu d’être aimable. Mais au temps de l’anglomanie, nos ailleurs dramatiques et nos romanciers ne pouvaient plus protéger l’innocence et secourir le malheur qu’avec les guinées d’un milord, dont la misanthropie capricieuse n’excluait pas une sentimentalité libérale. Pendant que le peuple anglais nous désignait à la risée de l’Europe par ses caricatures plus ou moins plaisantes, nous faisions de John Bull le beau idéal de l’espèce humaine. Combien de fois John Bull ne se glorifie-t-il pas du milord Edouard de Jean-Jacques! Depuis nous avons eu le tort peut-être de donner dans l’excès contraire; mais nous sommes encore en avance de politesse, avec nos voisins.
Quoted from: Amédée Pichet: Voyage historique et littéraire en Angleterre et en à‰cosse. Paris: Gosselin, 1825.