Dandysme

Historisches, Kulturelles und Literarisches zum Dandy

Journal d’un merveilleux

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Il existe bien des gens dont la vie se passe en occupations si frivoles que cela peut à  peine s’appeler vivre. Mais quand on voit des fats en cheveux blancs, de vieux dandys dont la mémoire n’est chargée que d’anecdotes scandaleuses, qui n’ont jamais étudié que les révolutions de la mode, qui ne connaissent que les chevaux, les chiens et le calcul des probabilités pour faire une gageure avec avantage, il est impossible de ne pas détourner les yeux avec dégoût. On en trouve pourtant qui disserteront sur la coupe d’un habit et sur la manière de nouer une cravate , qui expliqueront la différence qui existe entre le corset à  la Cumberland et celui à  la Brummel, entre les pantalons à  la Petersham et ceux à  la Wellington, avec autant d’importance que si de pareils sujets méritaient d’occuper l’attention de quiconque n’est pas tailleur ou marchande de modes.

Cependant beaucoup de ces êtres frivoles sont reçus à  la table de l’opulence, sans avoir d’autre mérite que de conserver un souvenir exact de tout ce qui est indigne d’occuper une place dans la mémoire. Ils se font accueillir en achetant des chevaux et des chiens pour leurs amis, en ayant des recettes pour guérir les maladies de ces animaux , en communiquant le secret d’un vernis pour les bottes ou d’un poudre pour les dents.

Je connais un vieillard qui a plusieurs portefeuilles remplis de secrets particuliers pour guérir toutes les maladies des hommes et des chevaux, des chiens et des enfans; de recettes pour faire des poudres fulminantes et sternutatoires, pour préparer le phosphore et pour jouer des tours à  ceux aux dépens de qui on veut faire rire les autres; de dessins de voitures, de meubles et de parures les plus à  la mode; tout cela rangé par ordre et avec soin. A la tête de cette précieuse collection, il a mis pour devise:

Condo et compono que mox depromere possim,*

regardant sans doute ces richesses ainsi accumulées comme un passeport qui lui ouvre l’entrée de beaucoup de sociétés.

Sachant qu’il existe bien des gens qui font une affaire sérieuse de semblables bagatelles, je fus peu surpris d’apprendre qu’un jeune merveilleux de ma connaissance tenait un journal exact de ce qu’il faisait chaque jour; j’eus la curiosité de le lire: voici le détail de l’une de ses journées.

«Lundi. , Je me levai à  trois heures après midi avec une maudite migraine; confusion dans toutes mes idées; le son de la harpe et des violons encore dans mes oreilles, et le bruit des dés remplissant mon imagination. Je demandai du thé; il me fit mal à  l’estomac; j ‘y mêlai de l’eau-de-vie. Ma migraine augmenta. Je me fis servir du pain, du beurre et des chevrettes dont l’odeur infecta tellement mes mains que je ne pouvais me supporter. Je les fis tremper un quart d’heure dans l’eau de lavande. Un petit fragment d’écaille s’était introduit sous un de mes ongles; j’en fis l’extraction avec mes pinces d’or, et je reconnus combien il est utile et nécessaire de remplir ses ongles de cire blanche. J’examinai une chevrette à  l’aide de ma lorgnette; car j’ai la vue fort courte, à  moins qu’il ne s’agisse de reconnaître un créancier ou quelqu’un que je veux éviter: suivant moi, ce petit monstre est une écrevisse en miniature. Je ne puis prendre la peine de vérifier cela dans l’Encyclopédie, mais je demanderai au ministre Jasmin ce qu’il en pense, et je proposerai une gageure à  ce sujet au club des Dandys, si je suis sûr de la gagner.

»Je mis la robe de chambre de soie que j’ai fait venir d’Espagne, mes pantoufles de Turquie, mon pantalon à  la Petersham et une chemisette. Je pris par erreur le Morning-Chronicle, sot journal, toujours de mauvaise humeur, ne nous prédisant que ruine et malheurs; je m’amusai dix minutes à  le voir déchirer par mes chiens. Je pris ensuite le Morning-Herald, journal plus consolant, qui montre que tout est au mieux, que tous les membres de la famille royale sont des anges; qui contient une foule d’anecdotes et de traits d’esprit; qui vous apprend le départ et l’arrivée de tous les gens à  la mode, connaissance très-utile à  acquérir pour savoir quand on peut aller rendre visite aux gens qu’on désire ne pas voir. Par réflexion, ce détail n’est pas sans inconvénient: il peut donner l’éveil aux créanciers; j’inviterai Jack, mon ami de collège, à  écrire à  l’éditeur une lettre anonyme sur ce sujet intéressant. J’eus le plaisir d’y voir annoncé que j’avais été reçu membre du club des Jockeys, et j’y trouvai l’éloge de mon nouveau phaéton.

»Sir John vint me faire une visite. Il sentait l’étable si abominablement que je fus obligé de prétexter un rendez-vous pour m’en débarrasser. Il voulait me conduire chez Adams pour me faire voir une voiture de nouvelle construction; mais je préfère celles qu’on fait dans Long-Acre. Il s’attendait peut-être que je le prierais à  dîner; mais son odeur d’écurie était trop forte pour mes nerfs; d’ailleurs ma migraine me tourmentait toujours: je brûlai des pastilles, je me frottai le front d’eau de Cologne, je ne me trouvai pas mieux.

»J’examinai mon portefeuille, complètement vide. Je ne veux plus aller le dimanche dans une maison de jeu: le bal qu’on y donne n’est qu’un piége pour vous attraper; je me contenterai à  l’avenir d’aller faire une partie de whist chez lady O***, ou de loo chez l’honorable mistress C***. Quant aux concerts et aux conversazione du dimanche, c’est ma mort: j’aimerais autant aller au sermon.

»Il me vint à  l’idée qu’un peu de rhubarbe me ferait du bien à  l’estomac. Je consulterai Georges sur ce point. Il m’en coûtera un billet de cinq livres qu’il faudra lui prêter, et probablement un dîner. Mais tout bien calculé, un verre de Curaçao me fera autant d’effet que la rhubarbe. Ne pas oublier que Georges m’a promis de refaire ma jument noire, de la mettre en état d’être bien vendue. Il la montera pendant un mois pour sa peine. Lui rappeler la spéculation en chevaux qu’il doit me faire faire.

»Je m’habillai en moins de quatre heures. Il pleuvait. Je demandai mon cabriolet et mon parapluie. J’allai d’abord chez mon tailleur. Je lui ai donné de l’argent: il y a deux ans, et il m’en demande encore. Il faut qu’il soit raisonnable, ou j’en changerai. J’allai ensuite voir boxer à  Fives ‘court. Ce Weston est un gaillard plein de force et d’adresse; il a bien mérité de la patrie. Je rendis visite à  lady F***; je lui fis la cour et je la serrai de près; mais il me sembla qu’elle sentait l’ eau-de-vie.

»Je rentrai chez moi pour faire ma toilette; je rompis trois lacets de corset, je cassai une boucle et je déchirai le quartier d’un soulier. C’est bien dommage; car je n’avais que cette paire de la boutique d’O'Shanghlin dans Bond-Street; ils étaient minces comme du papier, et doublés de satin cramoisi. Je n’en veux plus avoir d’autres; c’est une rage. J’en mis une paire faite par Hoby. Je parfumai mon mouchoir; mais je ne pus arranger ma cravate à  mon goût. J’y passai trois quarts d’heure sans y réussir parfaitement. Je déchirai deux pires de gants en voulant les mettre avec trop de précipitation. Je fis plus d’attention en essayant la troisième, ce qui me fit perdre encore un quart d’heure.

»Je partis dans ma calèche, et je donnai ordre d’aller ventre à  terre; mais je fus obligé de retourner chez moi: j’avais oublié ma belle tabatière neuve, sur laquelle je comptais pour attirer les regards de toute la compagnie. Une charrette de brasseur m’arrêta dix minutes. Je dis au conducteur qu’il ne devait pas barrer ainsi le chemin, et je jurai en l’apostrophant comme il le méritait. Le drôle eut l’impudence de dire à  mon cocher: « Qu’est-ce que ça dit? Est-ce que ça parle? Mettez-le dans une cage et faites-le voir à  demi-prix , comme le singe savant.»

»Je n’arrivai pour dîner qu’à  près de neuf heures. Le second service allait être enlevé; je ne trouvai rien de chaud ni de froid. Je fis mes excuses de la manière la plus agréable; mais la majorité ne fut pas pour moi: j’étais vraiment venu trop tard. Je me consolai en m’attachant au Bourgogne et au Champagne comme une sangsue.

»J’allai faire une apparition aux deux grands théâtres, et, pour dernière ressource, je me rendis au club. Je rentrai à  cinq heures du matin. Je ne me rappelle pas comment je me couchai; mais mon valet de chambre François m’assure que j’avais la tête parfaitement saine. Dans tous les cas, il devait me parler ainsi; il est payé pour cela.

C’est ainsi que mon merveilleux passe toutes ses journées. S’il s’y trouve quelques variations, c’est toujours le même dessin brodé sur le même fond avec des couleurs différentes. De plus longs détails sur cet heureux emploi du tems deviendraient fatigans pour mes lecteurs, et je crois qu’ils m’en dispenseront volontiers.

Je leur offre le journal suivant d’une merveilleuse de ma connaissance pour servir de pendant à  celui que je viens de leur donner. Je crois qu’après l’avoir lu, le plus habile d’entre eux sera embarrassé pour décider lequel des deux fait le pins d’honneur au siècle où nous vivons.

«Je fis sonner ma montre à  midi: je croyais qu’il était plus tard. J’avais un grand mal de tête. Je me rappelai avec regret la scène que j’avais eue la veille avec sir Henri (son mari): j’aurais dû conserver plus de sang-froid, mais la jalousie, la perte que j’avais faite au jeu, l’odieuse conduite de lady Biribi, ses avances marquées à  mon mari, le désagrément de me trouver à  côté de lord Ninivie, issu d’une race de juifs, et qui joue toujours avec un bonheur insupportable: c’en était bien assez pour donner de l’humeur. Il faudra pourtant apaiser sir Henri, car j’aurai besoin d’avoir recours à  lui. Heureusement il avait la tête un peu échauffée; il etait rentré tard, et il aura peut-être oublié notre querelle. Il faudra aussi me maintenir en bonne intelligence avec cette affreuse lady Biribi, puisque je lui dois sur parole une somme que je ne puis lui payer.

»Je sonnai deux fois ma femme de chambre; je m’impatientai et je cassai le cordon en sonnant une troisième. Minikin arriva, je la grondai sans pitié, et elle fit la moue comme une petite fille qu’on met en pénitence. Je me souvins que je lui dois 100 livres, et je changeai de ton. Je lui parlai de quelques robes que je ne mettrai plus, d’un voile de dentelle presque neuf que j’avais intention de lui donner. «A propos, lui dis-je, j’ai remarqué un joli jeune homme qui vient vous voir. C’est sans doute le fils de quelque marchand? , Non, Mylady, il est teinturier. , Fort bien; mais dites-moi, Minikin, c’est un amoureux, n’est-ce pas? , Bon dieu, Mylady, vous aimez toujours à  plaisanter. , Pas en ce moment, Minikin, je me sens très-mal à  l’aise, et je n’ai nulle envie de rire.

Je demandai de l’eau de rose, de l’eau de fleur de sureau et de l’eau de lavande pour faire toutes mes ablutions. Je mis une chemise de batiste, je respirai de l’eau de Cologne, je pris du café très-fort; mais mon mal de tête continuant, je me remis au lit. «Minikin, lui dis-je, car j’avais mes raisons pour entretenir sa bonne humeur, comment puis-je servir le jeune amoureux? est-il établi? , Non, Mylady, il n’est qu’apprenti. , Oh, je trouverai bien moyen d’abréger le tems de son apprentissage. , Je vous remercie, Mylady, mais je ne suis pas encore décidée; j’ai une sorte de fantaisie pour un soldat aux gardes. , C’est encore mieux, Minikin; eh bien, nous lui obtiendrons de l’avancement, nous en ferons peut-être un officier. , Un officier, Mylady! s’écria-t-elle transportée de joie: ah! que je serais charmée d’être femme d’un officier! , J’y songerai , lui dis-je (probablement autant qu’à  ce qui se passe dans la lune).

»Mon mal de tête augmentait; je pris de l’éther et de l’opium. Je me trouvai un peu mieux. Je mis un peignoir de mousseline garni de dentelle; ce négligé me sied à  ravir. J’entendis sir Henri jurer comme un dragon. Il grondait sans doute son valet de chambre. Je tremble qu’il n’entende parler de mes dettes et de mes pertes au jeu.

»Je fis acheter quelques pièces de gibier que j’envoyai à  lady Biribi avec une lettre flatteuse, en supposant qu’elles venaient de Denbigh-Park. J’y joignis un ananas de ma serre chaude. Je fis écrire par Minikin une demi-douzaine de lettres à  des créanciers pour les exhorter à  la patience.

»Je commençai ma toilette à  deux heures, et à  quatre heures et demie elle était finie. Je sortis en calèche découverte. Je rencontrai sir Henri chez lady C***, et nous allâmes faire une promenade ensemble dans le parc du Régent. Réconciliation complète. II me jura qu’il n’avait fait la cour à  lady Biribi que pour voir si je l’aimais encore, pour me donner de la jalousie. , Nota. Les hommes sont de grands vauriens. , Il me quitta à  cinq heures. Je me trouvais beaucoup mieux, je formai un plan pour payer mes dettes. Je rentrai vers six heures; je feignis d’être malade, et j’envoyai chercher le docteur H***. Nous mîmes nos deux têtes dans un bonnet. (Singulière expression!) Il approuva mon projet et me promit de me seconder.

»Il alla trouver mon mari et lui dit que j’avais une fièvre lente accompagnée de délire; que j’avais passé plusieurs nuits sans dormir; et qu’il craignait que je n’eusse attendu trop longtems à  parler de ma maladie. C’était une dépression d’esprit, une agitation nerveuse, que les efforts que je faisais pour paraître gaie et tranquille ne tendaient qu’à  augmenter. »Quelle peut en être la cause? demanda sir Henri. , C’est une de ces choses qu’on est embarrassé de déclarer, que la délicatesse , N’importe, expliquez-vous, docteur. , Eh bien, c’est un attachement trop vif. , Un attachement! pour qui? , Pour vous, sir Henri; elle trouve que vous la négligez, et elle n’ose s’en plaindre. (Pouvait-on avoir une idée plus heureuse?) , Je vais passer à  l’instant chez elle. , Gardez-vous-en bien; le repos et la tranquillité lui sont indispensables. Je viens de lui faire prendre une potion calmante, mais j’en attends peu d’effet; une autre cause met obstacle à  la guérison. , Quelle est-elle? , Faut-il vous le dire? , A l’instant même. , Elle a des dettes. , C’est bien le diable! , Son esprit a besoin d’occupation, c’est un effet de sa maladie. Cherchant à  se distraire, elle a joué, le malheur l’a poursuivie, elle a perdu , , perdu une somme considérable; et il y a aussi quelques mémoires de bijoutiers, de marchandes de modes… , N’importe, docteur, je paierai tout. , Ecrivez-lui quelques lignes pour l’en assurer, lui dit le phœnix des docteurs, cela vaudra mieux que toutes mes ordonnances. , Je vais le faire; mais ne croyez-vous pas que ma présence..? , Non, non! il lui faut du repos, de la solitude. , En ce cas, je puis aller dîner en ville , passer la soirée à  mon club, et, ajouta-t-il en baissant la voix, ne rentrer que vers huit ou neuf heures du matin.» Ce qu’il ne manqua pas de faire.

»Il était huit heures quand mon cher docteur vint m’annoncer toutes ces bonnes nouvelles. Je me levai, et je dînai de fort bon appétit. Je mangeai deux ailes de poulet, un ris de veau en fricandeau, et je bus trois verres de vin de Champagne. Je demandai mon vis-à -vis; j’allai au bal et je rentrai à  quatre heures du matin. Je donnai une guinée au portier, autant au cocher et au laquais. C’était payer un peu cher le plaisir d’une nuit; mais il faut savoir reconnaître les services secrets et récompenser la discrétion.»

Je dois ajouter ici que sir Henri crut que sa femme avait été obligée de garder le lit pendant deux jours, qu’il paya toutes ses dettes, et qu’il court le risque d’en avoir bientôt de nouvelles à  acquitter.

*J’arrange et je compose ce que bientôt je vais mettre eu œuvre.

Quoted from: Felix M’Donogh, Auguste-Jean-Baptiste Defauconpret, Etienne de Jouy: L’hermite de Londres: ou observations sur les moeurs et usages des anglais au commencement du XIXe siècle. Tome II. Paris: Pillet Ainé, 1821.

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