Jules Lemaître sur le dandysme

L’oeuvre que se propose le dandysme est très paradoxale et très difficile. Généralement on ne domine les hommes que par la puissance matérielle, par le génie des arts ou des sciences, quelquefois par l’ascendant de la vertu. Les agréments extérieurs, l’élégance des habits, la politesse des manières, tout cela passe, non seulement aux yeux des sages, mais même aux yeux des gens du monde quand il s’âvisent d’être sérieux, pour dès avantages très inférieurs à l’esprit, aux talents et à la valeur morale.

Or le dandy entreprend de modifier du tout au tout, cette opinion si profondément enfoncée chez les hommes par une philosophie traditionnelle et banale et de bouleverser la hiérarchie des mérites. Délibérément, il fait son tout de ces avantages prétendus futiles. C’est aux choses qui ont le moins d’importance qu’il se pique d’en attacher le plus. Et cette vue volontairement absurde du monde, il arrive à l’imposer aux autres. Il réussit à faire croire à la partie oisive et riche de la société que d’innover en fait d’usages mondains, de conventions élégantes, d’habits, de manières et d’amusements, c’est aussi rare, aussi méritoire, aussi digne de considération que d’inventer et de créer en politique, en art, en littérature. Il spiritualise la mode. D’un ensemble de pratiques insignifiantes et inutiles il fait un art qui porte sa marque personnelle, qui plaît et qui séduit à la facon d’un ouvrage de l’esprit. Il communique à de menus signes de costume, de tenue et de langage, un sens et une puissance qu’ils n’ont point naturellement. Bref, il fait croire à ce qui n’existe pas. Il règne par les airs, comme d’autres par les talents, par la force, par la richesse. II se fait, avec rien, une supériorité mystérieuse que nul ne saurait définir, mais dont les effets sont aussi réels et aussi grands que ceux des supériorités classées et reconnues par les hommes: Le dandy est un révolutionnaire et un illusionniste.

Mais il y a plus: cette royauté des manières, qu’il élève à la hauteur des autres royautés humaines, il l’enlève aux femmes, qui seules semblaient faites pour l’exercer. C’est à la façon et un peu par les moyens des femmes qu’il domine. Et cette usurpation de fonctions, il la fait accepter par les femmes elles mêmes et, ce qui est encore plus surprenant, par les hommes. Le dandy a quelque chose d’antinaturel, d’androgyne, par où il peut séduire infiniment.

Au reste, le dandy est très réellement un artiste à sa manière. C’est toute sa vie qui est son oeuvre d’art à lui. Il plaît et règne par les apparences qu’il donne à sa personne physique, comme l’écrivain par ses livres. Et il plaît tout seul, sans le secours d’autrui. Ce n’est pas, comme le comédien, la pensée d’un autre qu’il interprète avec sa personne et son corps. Aussi le vrai dandy me parait-il venir, dans l’échelle des mérites, au-dessus du grand comédien.

Enfin, la fonction du dandy est éminemment philosophique. Comme il fait quelque chose avec le néant, comme ses inventions consistent en des riens parfaitement superflus et qui ne valent que par l’opinion qu’il en a su donner, il nous apprend que les choses n’ont de prix que celui que nous leur attachons, et que «l’idéalisme est le vrai». Et comme, ayant pris la mieux reconnue des vanités, il a su l’égaler aux occupations qui passent pour les plus nobles, il nous fait aussi entendre par là que tout est vain.

Seulement, pour que le dandy soit tout ce que j’ai dit, une condition est nécessaire: il ne faut pas qu’il soit dupe de lui-même. Il faut qu’il ait conscience de la profonde ironie et du paradoxe effrayant de son Å“uvre.

Quoted from: Lemaitre, Jules: Les contemporains: études et portraits. Paris, 1899.

Post to Twitter Tweet This Post Post to Plurk Plurk This Post Post to Yahoo Buzz Buzz This Post Post to Delicious Delicious Post to Digg Digg This Post Post to Facebook Facebook Post to MySpace MySpace Post to Ping.fm Ping This Post Post to Reddit Reddit Post to StumbleUpon Stumble This Post

Leave a Comment