Le débauché est celui qui fait une débauche; une débauche est un excès: on ne peut pas faire des excès tous les jours. Le débauché a le temps de remplir ses devoirs; et après avoir été toute la journée dans la meilleure compagnie, et y avoir eu le meilleur ton, il passe la soirée dans une débauche de bon goût avec Anacréon, Horace, Chaulieu, Vendôme, Alcibiade et Richelieu.
Le libertin, dans la journée, n’aura rencontré que quelques vieillards que l’habitude mène au vice; et à la fin de ses jours devenu crapuleux, il la passera avec ses gens ou les ouvriers de sa rue.
Le débauché mêlera le goût des femmes au goût de tout ce qui peut échauffer son esprit, de tout ce qui a remplacé chez nous le vin de Falerne, ou qui inspire des chansons ou du trait. C’est ce que l’habitude, nécessité du libertin, lui refuse absolument, et ce qui m’engage à croire au débauché des qualités qui peuvent être bonnes et aimables. La variété de ses vices même y conduit. S’il songe à séduire, il faut qu’il ait ce qu’il faut pour plaire. Il sera galant ou gai, fera des madrigaux le matin pour les femmes qu’il veut avoir, des chansons sur celles qu’il a eues; et le soir des épigrammes sur les unes et les autres, avec ses amis qui les arroseront de vin de Champagne.
Le libertin est toujours de mauvaise compagnie. Le débauché est de mauvaises mœurs; encore cela ne dure que quelque temps. Vous verrez plus de vieux libertins que de vieux débauchés; l’habitude du premier le conduit aux mêmes lieux où la vigueur de la jeunesse l’appelait. C’est sa première affaire, il ne pense qu’à cela. Si l’estomac du second se refuse aux plaisirs de la table, si son âge se refuse aux autres, et sa gaîté, qui n’existe plus, aux accessoires; il quitte cet état petit à petit sans le savoir: il ne se convertit pas; mais ses goûts s’éteignent, ses feux s’amortissent, sa vie s’épure, ses principes disparus se reproduisent, et il redevient l’exemple de la société.
Le libertin naît libertin, le débauché le devient; le libertin est souvent un hypocrite, l’autre fait gloire de ses débauches. Voyez là quantité de libertins dans les moines, les prêtres, les gouverneurs, les chefs de famille ou de bureaux. Ils se cachent pour assouvir leurs infâmes plaisirs. Le débauché met de l’air aux siens; il raconte tout ce qui lui est arrivé, dira plus même: et le libertin, s’il en parle, n’en dira que la moitié. Le vice sort des yeux du libertin, si l’on cause de tout cela devant lui; le débauché, blasé sur toutes ses orgies, écoute de sang froid, et s’anime à peine lorsqu’elles recommencent.
Voyez arriver dans une garnison un jeune seigneur de la cour. Il ne croit pas qu’il y ait assez de plaisirs pour lui dans le monde; il connaît toutes les femmes, il n’en a pas une; il perd son temps; il soupe avec d’autres jeunes gens. Une fille lui plaît, l’amuse, lui accorde ce qu’il demande, l’ennuie, est mal payée, et s’en va. C’est un débauché; il casse les vitres, rosse les bourgeois, insulte à une honnête femme qui passe dans la rue avec son mari. C’est un bon garçon qui se croit obligé, pendant quelque temps, de faire le mauvais sujet, qui fait des dettes, est mis aux arrêts, les rompt pour une aventure de femme, grimpe les murs d’un couvent pour voir la religieuse avec laquelle il s’est mis en correspondance, je ne sais comment. C’est un débauché.
A côté de lui, l’officier libertin entretient des filles, leur consacre une partie de son temps et de sa fortune, devient crapuleux s’il ne change pas de maîtresse, et perdu de réputation s’il en cherche dans la rue. Que ne fait-il pas pour satisfaire sa passion?
Si le libertin est puissant, il se fait injuste, tyran, vindicatif. Si le débauché ne réussit pas, il s’en moque, il n’y met aucun prix; il n’a pas d’objet fixe. «Je ferai, dit-il, aujourd’hui une débauche, pour me distraire de mes occupations.» Le libertin s’en fait une occupation. «Si madame ou mademoiselle une telle, ajoute le débauché, était ici, j’en serais fort aise; mais au moins nous boirons, nous jouerons, nous causerons librement.»
Ce qui justifie mon idée sur le mot libertinage, c’est ce que dit le baron Hartley dans Eugénie*: «L’âme d’un libertin est inexplicable;» cela le dénonce bien capable de tout pour se satisfaire. Si Clarendon n’avait été qu’un débauché, il ne se serait pas fait marier indignement par un valet, pour jouir à son aise des charmes d’Eugénie, au milieu de sa famille qu’il devait nécessairement couvrir d’opprobre, par un crime qui tôt ou tard devait être découvert. Clarendon libertin est devenu père. Clarendon débauché eût évité de l’être. Clarendon libertin déshonorait une famille, plus encore en la rendant dupe de sa crédulité, que si, au risque d’être découvert, et de se casser une jambe, il fût grimpé par la fenêtre d’Eugénie pour ajouter une aventure à son roman.
Le débauché peut être un homme à bonnes fortunes. Le libertin n’a que des libertines: ce titre, chez les femmes, est tout ce qu’il y a de plus abominable. Une femme galante est, en proportion, vis-à -vis de la libertine, ce que le débauché est à l’égard du libertin. Les femmes galantes, quoique faciles, ne sont pas pour cela libertines; c’est une coquetterie poussée trop loin, qui les y mène par des chemins imperceptibles: une femme très fidèle peut être libertine vis-à -vis de son mari; mais cela apporte toujours avec soi une affreuse image qui met la décence à la porte, et jette par conséquent la volupté par la fenêtre. La femme que la galanterie ferait monter à un état plus coupable, comme celui de changer trop d’amants, d’aller souper dans des petites maisons, d’y faire des orgies, pourrait s’appeler peut-être débauchée, et être moins odieuse encore que la classe des libertines; c’est celle de Messaline et des coureuses de rempart. Celle de la comtesse d’Olonne et de quantité de femmes de bonne compagnie du temps de la Régence, et depuis encore, dont j’ai connu le reste, était de la classe de la débauche. Les deux vieilles duchesses auxquelles je pense à présent, avaient un ton excellent, faisaient ou chantaient de jolis couplets le verre à la main, le baiser ou l’épigramme à la bouche, la joie sur le front, la volupté ou la vérité sur les lèvres. Le libertinage enfin apporte avec soi une idée de ton affreux, de logement sombre et infâme; et la débauche présente celle de coussins d’édredon, de carreaux turcs, de divans larges, profonds, avec des guirlandes de perles pour attacher des rideaux de gaze d’or et d’argent, en cas de besoin; des crépines superbes, des glands magnifiques, des coupes d’albâtre, des autels de fleurs, des vases de rosé, de lis, de tubéreuse et de jasmin, des alcôves docées où tout est répété dans des glaces de côté et au plafond, entre des colonnes en ordre corinthien; des baignoires d’argent massif, des buffets où de jolis effets d’eau entretiennent la fraîcheur, si ce n’est pas la saison de chauffer tous ces réduits voluptueux par des tuyaux de chaleur; et une galerie découverte ou cachée, comme on voudra, pour entendre une musique céleste. Il n’y a d’autre peinture que la naissance de Vénus, les amours de Psyché, peut-être le malheur de Calisto; tandis que chez la libertine on ne trouvera que les figures de l’Aretin, Thérèse philosophe, et Meursius, pour toute bibliothèque. Je sais bien que les flatteurs de madame la duchesse une telle, dont je viens de dépeindre le charmant asyle, l’appelleront une femme galante; mais je la soutiens débauchée, quoique le nom soit de mauvaise compagnie: il disparaît tout de suite, ce nom affreux, dès qu’on l’entend parler de la cour, des nouvelles des armées, des aventures qu’elle a eues, et qu’elle raconte avec de la grâce et même de la délicatesse.
En un mot, il me semble qu’on pourrait dire que la débauche est l’aristocratie du vice, et le libertinage en est la démocratie.
Le débauché est peut-être plus dangereux, mais il me paraît pouvoir être aimable. Son nom amène celui de débauchant, et c’est ce qu’il est à l’égard de la femme de son ami, et de la fille de son voisin: il est plus immoral par là , que celui qui s’adresse aux classes inférieures, qu’un libertin qui, achetant ses plaisirs, porte moins de désordre dans la société.
*Drame de Beaumarchais.
Quoted from: Charles Joseph Ligne: Mémoires et mélanges historiques et littéraires. Bd. 4. Paris: Dupont, 1828: 210-217.