CES trois expressions désignent des personnes dominées par l’amour du plaisir, mais servent à distinguer leurs différentes manières de jouir.
Le libertin a particulièrement pour objet la jouissance des plaisirs de l’amour, et suivant la vivacité de son imagination, l’ardeur de ses désirs; il les recherche, les multiplie, en varie les moyens. Il est volage, inconstant, passe d’un objet à un autre, entraîné par une curiosité inépuisable qui lui présage de nouveaux plaisirs dans de nouvelles formes. Le libertinage peut s’allier avec la décence dans lés manières et le langage, parce qu’il ne change rien aux habitudes sociales. Le libertin peut concilier son goût avec ses affaires et ses devoirs, parce qu’il ne met point de suite dans ses attachements, et qu’il n’a besoin que d’un court espace de temps pour satisfaire ses désirs.
Le débauché ne se borne pas, en général, aux plaisirs de l’amour; il y joint le goût de la bonne chère, et celui du vin particulièrement. La réunion de ces goûts exige des compagnons, et il s’établit entre eux une rivalité d’intempérance terminée souvent par l’ivresse et ses dégoûtantes suites. Le débauché aime le bruit et ce qu’on appelle: le tapage; ce qui fait qu’il est promptement l’objet de la censure publique; et il ne peut échapper au mépris qu’à la faveur d’un grand nom, ou d’un esprit supérieur. On dit un aimable débauché, parce que celui qu’on désigne ainsi ayant des compagnons, il est à portée de montrer les agréments de son esprit et l’originalité de son humeur. On ne dit pas un aimable libertin, parce qu’il n’a pas de compagnon, et ne peut être aimable qu’aux yeux de l’objet qui partage ses jouissances.
Le crapuleux est un débauché outré, souvent cynique dans ses manières. Il se plaît à braver les bienséances; il n’est délicat, ni dans le choix de ses compagnons, ni dans celui de ses objets de jouissance. Il s’avilit par le choix des uns, et montre, par celui des autres, la dépravation de son goût. C’est ainsi que le duc de Vendôme aimoit le poisson avancé, et prenoit du tabac à pleine main.
Une femme de bonne compagnie peut avoir pour amant un libertin et se flatter de l’espoir de le’ fixer; mais elle a en aversion le débauché et plus encore le crapuleux.
Pour rendre sensibles par des exemples mes définitions, je dirai que le duc de Richelieu étoit un libertin, le Régent un débauché, et le duc de Vendôme un crapuleux.
Quoted from: Gabriel Sénac de Meilhan: Portraits et caractères de personnages distingués de la fin du dix-huitème siècle: suivis de pièces sur l’historie et la politique. Paris: J. G. Dentu, 1813.