Dandysme

Historisches, Kulturelles und Literarisches zum Dandy

M. le comte Boni de Castellane

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II est dans notre Société des usages auxquels nous attachons plus de prix que s’ils nous étaient imposés par les prescriptions de nos règlements. Parmi eux, il en est un surtout qui ne saurait tomber en désuétude , c’est le devoir que nous nous sommes fait de payer un tribut de souvenir à  la mémoire de ceux de nos confrères que la mort nous a ravis. Cependant, Messieurs, c’est bien tard que je viens m’acquitter de cette tâche pour un confrère dont le nom réveille au milieu de nous les plus précieux souvenirs. Avant toute chose, j’ai besoin d’expliquer ce long silence ; vous le savez déjà , il m’a été imposé par les circonstances exceptionnelles , qui ont, à  mon grand regret, arrêté si longtemps les publications de notre Société. Un obstacle aussi insurmontable a pu seul ajourner si longtemps l’hommage que je suis chargé de rendre à  la mémoire de M. le comte Boni de Castellane.

Il suffit de prononcer ce nom dans cette enceinte pour évoquer les souvenirs de notre origine et de notre institution toujours présents à  notre esprit. Le comte Boni dé Castellane était, non-seulement du nombre des douze membres, auxquels vous avez déféré le titre honorable de fondateurs, mais mieux encore, il fut du bien plus petit nombre de ceux qui représentent la première pensée de l’établissement de notre Société. Si nous avons l’honneur d’être les premiers du tableau, n’oublions pas que lorsque nous nous trouvâmes réunis le 2 juin 1831, jour solennel de notre institution , dans les salons de l’hôtel de Castellane, nous étions seulement des invités privilégiés auxquels le noble maître du logis, assisté de son fils et de notre secrétaire général, M. Alexandre Du Mège, développa le programme élaboré de la Société projetée, et qu’il enrôla sous les bannières de cette nouvelle croisade, chargée de venger le moyen-âge de l’oubli et des outrages qu’il subissait depuis plusieurs siècles. Contentons nous de la part qui nous revient, mais sachons reconnaître qu’il en est de meilleures. Pour moi, Messieurs, je vous l’avouerai, je suis heureux d’avoir à  vous parler de M. le comte de Castellane; c’est la meilleure manière de faire revivre au milieu de nous la mémoire de son père ; et si dans cette enceinte rien ne retrace à  nos yeux sa ressemblance, que l’on retrouve du moins dans nos publications l’expression de nos hommages et de notre reconnaissance.

Le comte Boni de Castellane, notre confrère, naquit à  Lavaur en 1779 , dans le sein de cette illustre maison de Castellane, distinguée des autres branches par le surnom de Castellane d’Esparron. Dans l’éloge de M. le marquis de Castellane, prononcé en 1845 , nous avons donné un aperçu de l’antiquité de cette maison, dont les poétiques souvenirs rappellent la magnificence et les prouesses de ses chevaliers et le chant gracieux de ses troubadours. Nous n’y reviendrons pas aujourd’hui; qu’aurions-nous à  apprendre à  ce sujet à  tout le Midi, et surtout à  la Provence, berceau de cette famille. Nous ne relèverons qu’une seule de ses nombreuses distinctions ; c’est que la maison de l’inimitable Mme de Sévigné est venue se fondre dans celle des Castellane, par le mariage de Mlle de Simiane, fille unique de Mme la marquise de Grignan, avec M. le marquis de Castellane d’Esparron. Peut-être une aussi flatteuse alliance est-elle une des causes de cet amour des lettres et des arts qui a toujours distingué la maison de Castellane. Peut-être aussi pourraiton rechercher dans les mystérieuses transmissions des races, les causes de cette finesse et de cette vivacité d’esprit qui signalèrent notre confrère dès ses plus jeunes années. Cette induction pourrait être contestée; mais ce qui ne le sera certainement de personne, c’est l’aptitude et le merveilleux développement de ses facultés intellectuelles.

Si notre confrère eût été connu du célèbre docteur Azaà¯s, il serait devenu , n’en doutons pas, un des meilleurs arguments de sa théorie des compensations. A la suite d’un accident déplorable, le jeune Boni de Castellane se trouva privé de bonne heure de tous les avantages extérieurs qui lui semblaient promis, et qui distinguaient si éminemment celui auquel il devait le jour ; il se trouva réduit, de la manière la plus inopinée, à  un état qui semblait lui interdire toute faculté d’action et de mouvement. Mais à  mesure qu’il pouvait sentir les privations qui lui étaient imposées, la nature, en bonne mère, le comblait de faveurs d’un autre genre, et se plaisait à  lui prodiguer tous les dons de l’esprit, toutes les distinctions de l’intelligence. Aussi s’établit-il bientôt dans son existence une lutte obstinée entre le moral et le physique, et si dans ce combat incessant le triomphe de la volonté ne fut pas toujours complet, il le fut du moins assez pour produire de surprenants effets et pour obliger le corps à  subir presque en toute chose l’empire de l’intelligence. Il paraissait condamné à  la retraite et l’inaction, et cependant il était de tout et partout ; l’exercice de l’équitation lui semblait interdit, et pourtant il montait les chevaux les plus difficiles et déconcertait par la témérité de ses allures les plus hardis cavaliers : il excellait sur le piano, et ses bras et ses mains avaient été forcés de suffire aux mouvements précipités de la gymnastique indispensable à  l’exécution de la musique moderne. Quant aux différents genres de l’art du dessin, il en est peu dans lesquels il ne montrât de la supériorité.

Sa conversation était piquante et spirituelle ; et lorsque l’hôtel de Castellane s’ouvrait pour une fête, elle prenait, grâce à  lui, une physionomie toute particulière; c’était des décorations ingénieuses, des dispositions inattendues, des pièces de vers et des couplets spirituels, qui se répétaient le lendemain dans tous les salons de la cité. Doué de tant et de si brillantes facultés, favorisé par son nom, par l’influence de sa famille, notre confrère était ce que l’on est convenu d’appeler dans le monde un homme recherché. Son salon était le rendez-vous de la jeunesse de Toulouse la plus distinguée, et parmi ceux qui l’ont connu, il n’en est aucun qui ne se plaise à  rendre hommage à  la fidélité de ses affections.

Tel était le comte de Castellane lorsqu’il devint notre confrère en 1831, el qu’il s’appliqua à  seconder les vues de son père pour l’établissement de notre Société. Il ne fut dès-lors étranger à  aucun des incidents qui signalèrent les premières années de notre existence. Dans ses premiers débuts, notre Société naissante avait besoin de s’appuyer sur le zèle et sur l’entier dévouement de tous les membres qui la composaient. Ce furent des années d’épreuve; le monde comprenait à  peine le but de notre institution : la ville et le département ne nous admettaient pas encore aux faveurs du budget, c’était de nous-mêmes que nous tirions toutes nos ressources ; nous savions à  peine s’il nous serait permis de nous réunir le lendemain dans le lieu où nous nous étions abrités la veille ; mais nous étions pleins de confiance dans l’avenir ; en toute chose c’est la foi qui donne force et courage. Chacun était heureux d’apporter sa pierre à  l’édifice qui s’élevait. Le comte de Castellane nous seconda de son mieux ; il mettait à  notre service son talent pour le dessin, et c’est à  lui que nous devons plusieurs des lithographies qui embellissent nos livraisons. Nous le retrouvâmes toujours, à  côté de son père, disposé à  nous être utile.

L’année 1845, qui enleva à  notre Société celui qui l’avait dirigée depuis son origine avec une si grande distinction , nous priva également bientôt après de la collaboration de son fils. Des revers de fortune inattendus amenèrent dans la position de notre confrère de douloureux changements. Obligé d’abandonner la position brillante que sa famille occupait depuis si longtemps dans notre ville , s’éloignant de sa femme et de ses enfants, il reprit seul le chemin de la Provence , pour demander un dernier asile au vieux château de ses pères si longtemps abandonné. C’était une cruelle épreuve qu’il surmonta, comme toujours sans se laisser abattre, par l’énergie de sa volonté. Dans une charmante légende, à  laquelle il consacra ses premiers loisirs, il raconte ses diverses impressions lorsqu’il se retrouva dans l’antique château d’Esparron, dont la haute tour à  trois grands créneaux domine toute la contrée et qui depuis soixante ans n’avait pas revu ses maîtres. II y parle avec enjouement des difficultés qu’il éprouve à  faire ses arrangements avec les différents hôtes qui s’étaient emparés de ces lieux, et parmi lesquels figuraient une légion de scorpions.

Retiré seul dans cet immense manoir, il appela à  son aide toutes les ressources de son esprit, qui ne lui firent pas défaut, et les souvenirs animés du passé et l’isolement du présent devinrent pour lui une source féconde d’inspirations. Une circonstance heureuse, et qu’il était loin de prévoir, lui procura dans le curé du lieu, dans sa sœur et dans sa vieille mère une douce et aimable intimité; il se plut à  retracer dans ses écrits le tableau des vertus aimables et des agréments intellectuels qu’il retrouva dans ce modeste presbytère. Il s’y trouva placé sur un terrain nouveau. La religion, la morale, la philosophie formaient le fond de ses conversations habituelles, toujours intéressantes, souvent assez animées. Telle fut, il n’en faut pas douter, la cause de certains travaux dont la nature et la forme attestent les modifications que son esprit venait de subir. Vous serez peut-être surpris, Messieurs, d’apprendre qu’une de ses principales productions , celle à  laquelle il apporta le plus de soin , est la vie de saint Boniface et de sainte Aglaà«.

La modestie de notre confrère avait toujours fait mystère d’une grande quantité d’études littéraires, de poésies, de nouvelles, de mémoires, dans lesquels il avait consigné ses rêveries, ses pensées, ses souvenirs. M. Adrien Péladan, directeur d’un recueil hebdomadaire répandu en Provence et intitulé La France littéraire, artistique et scientifique, éventa ce secret. Notre confrère ne résista pas à  ses instances, il lui ouvrit son portefeuille, et depuis cette époque M. de Castellane devint un des collaborateurs les plus assidus de cette intéressante publication, qui même aujourd’hui continue d’enrichir ses colonnes des écrits échappés à  sa plume aimable et spirituelle.

Ce goût pour l’application de la pensée, développé par les loisirs de la solitude, devint le charme de sa nouvelle existence , et le suivit jusqu’à  ses dernières années, plus remplies et plus heureuses peut-être que celles qu’il avait passées dans l’agitation et les plaisirs du monde. Sentant qu’il se rapprochait du terme, sa pensée se détacha insensiblement des choses de la terre ; il leva les yeux plus haut ; la religion lui ouvrit le trésor des véritables consolations, et il s’éteignit en chrétien confiant, le 18 septembre 1857, dans la petile ville de Riez, qu’il avait choisie pour dernier asile. Il était âgé de 78 ans.

La famille des Castellane d’Esparron ne s’est pas éteinte dans la personne de notre confrère. Sa fllle, Mlle Elizabeth de Castellane, mariée avec le comte Alfred d’Hautpoul, ne s’est pas éloignée de noire ville, où elle reproduit le type le plus accompli de l’esprit et des grâces héréditaires de sa maison. Son fils, le jeune marquis Hippolyle de Castellane. a repris en Provence la résidence de ses pères, et son alliance avec Mlle de Silans, noble er riche heretière de la contrée , Fa mis à  même d’occuper dans son pays une position analogue au beau nom qu’il est chargé d’y perpetuer.

Auguste D’Aldéguier,

Président de la Société archéologique du midi de la France.

Quoted from: Mémoires de la Société archéologique du midi de la France. Ausg. 7 – 1860

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