On demandait à quelqu’un pourquoi le boulevard qui commence au coin de la rue de la Chaussée-d’Antin et va mourir au cap de la Grange-Batelière se nomme boulevard des Italiens : «C’est sans doute, répondit-il, parce que le boulevard des Italiens est le point le plus français de la France. » Sans nous arrêter à cette boutade, qui ne prouve pas d’ailleurs que le personnage en question ignorait l’étymologie de ce boulevard, ainsi baptisé à cause de son voisinage du Théâtre-Italien, il faut néanmoins rendre hommage à la vérité de sa remarque. A certaines heures, la flânerie s’y concentre ; les gens d’esprit et les gens de lettres, ce qui n’est pas absolument synonyme, s’y donnent rendez-vous ; les personnages sérieux y viennent étaler leurs croix et leurs abdomenà ; en un mot, pour parler l’argot emphatique des feuilletons, sur ce bitume fameux s’agite, à certaines heures, Paris entier; tout Paris, c’est-à -dire quelques femmes à la mode, des artistes de tout genre, des lions à tous crins, des hommes de toute qualité, et surtout cet assemblage cosmopolite d’individus élégants, fastueux, qui n’ont peut-être pas un sou de patrimoine, et dont le gilet est irréprochable, la botte luisante et la bourse bien garnie.
D’où viennent-ils? où vont-ils? que font-ils? Nul ne le sait. Ils hantent les meilleurs restaurants, ils ont les premiers tailleurs, et quelquefois même ils humilient les fortunes les mieux établies par la bonne tenue de leurs gens et le luxe de leurs équipages. Ils apparaissent un beau jour sur le boulevard, météores inattendus, projetant les rayons de leurs richesses énigmatiques : ils se font recevoir dans les cercles, se faufilent dans les salons, et se montrent chaque soir aux premières loges des théâtres avec ces faciles sirènes que les riches enfants du siècle attellent au char de leur vanité. Puis, au bout de quelques mois, lorsqu’on commence à s’émouvoir de ce faste, de cette vie splendide, le météore s’obscurcit, l’étoile file, les inconnus disparaissent, et tout est dit; car si l’on s’informe quelquefois de ceux qui arrivent, on ne s’enquiert jamais de ceux qui s’en vont :
Méteores douteux, étoiles du hasard ,
Que j’en ai vu Hier au ciel du boulevard!
Parmi ces êtres ambigus, ces logogriphes và¯vants, on a remarqué plus d’une fois le type original et caractéristique du baron de contrebande, si adroit à se glisser vers les tables de jeu, si expert dans les pratiques équivoques du baccarat et du lansquenet. Chacun l’a vu, sa badine en main, la poitrine retentissant de breloques et étincelant de décorations inconnues, le visage creusé et barbu, la mine haute et guindée. Il a pénétré dans les salons d’élite ; il a été croupier, banquier, partenaire, vis-à -vis les plus fières notabilités de la politique, de la finance, des arts, voire même de la noblesse. Et que demande-t-on à un homme porteur d’un habit noir et de mains fraîchement gantées, pour l’introduire dans les meilleures sociétés? Quelques manières, une recommandation et de l’or, beaucoup d’or. Qu’il soit beau joueur, qu’il perde de bonne grâce et paye comptant, qu’il évite de faire honteusement Charlemagne, selon une expression reçue, dont l’origine nous est inconnue, et il sera sûr du succès. Libre à lui de manœuvrer ses cartes de manière à maîtriser ou à corriger la fortune : qu’il soit adroit, et l’on ne découvrira ses larcins que le lendemain du jour où se sera divulguée sa vraie généalogie.
Côte à côte avec cet aventurier ou ses semblables on voit aussi passer les honorables dandys, bien connu du reste, qui promènent regulièrement leur ennui, hiver comme été, sur le bitume boueux ou l’asphalte brûlant. A ceux-là les douceurs du far niente et les calmes circulations digestives qui suivent quotidiennement leurs orgies à trois francs par tête. La fantaisie ne nous viendra pas même de les chicaner sur l’inoppurtunité de leurs arabesques après boire dans le but d’inspirer à leurs concitoyens quelques doutes sur leur sobriété proverbiale. Ce sont de braves et honnêtes lions, qui ne sont féroces qu’à l’épidémie, et qui offriront plus tard l’exemple de toutes les vertus domestiques. On en a vu, sortant tout uniment du modeste restaurant à prix fixe, les cheveux hérissés, le poil défrisé, en contraste avec leur chevelure du matin, si lustrée, pommadée, bichonnée; et les passants peu au fait, de se récrier sur les exploits bachiques et autres du lion qui s’etait artistiquement grimé en lendemain de mardi gras; tandis que le vrai badaud , familier avec les ruses de cette férocité réfléchie, se contentait de penser que ce monsieur pourrait bien n’être qu’un garçon coiffeur chargé du rôle de prospectus vivant.
Par les beaux jours d’été, le boulevard des Italiens se couvre d’une triple guirlande d’éclatantes toilettes, de frais chapeaux , de fleura multicolores. Tortoni, le café de Paris, le cafe Riche, ont echelonné des siéges pour les dames, des banquettes et des tables mobiles pour les adorateurs du punch glacé, du cigare et de la littérature quotidienne. La promenade offre alors le plus riche, le plus étonnant, le plus merveilleux coup d’oeil qui se puisse imaginer: c’est un fleuve paisible d’habits noirs émaillés de robes de soie, qui passe et repasse; un monde de jolies femmes et de messieurs quelquefois beaux, plus souvent laids ou disgracieux. L’esprit, la bêtise, les propos malins, les phrases lourdes, la politique et la médisance s’y mêlent en feu infiniment croisé et varié : les nouvelles heurtent les bons mots; les calembours accrochent leur pointe aux raisonnements; l’Anglais siffle au milieu de l’harmonie italienne, et les eutsch germaniques entrecoupent la volubilité française. Incessamment la foule se recrute par toutes les tranchées qui aboutissent au grand canal : les équipages arrivent poudreux du faubourg Saint-Germain ou des environs de l’à‰lysée; les beautés à la mode descendent semillantes par les rues Laffitte, Lepelletier, Taitbout, du Helder, vomitoires ouverts à propos pour servir de communication entre les nids charmants de Breda-Street et l’arène du boulevard. Ici le feuilletoniste vient chercher un denoûment et se résoudre à tuer ou bien à marier son héroà¯ne ; ici le vaudevilliste assaisonne son couplet à succès de tous les arômes épicéa qui volent par l’air; ici le nouveau débarqué cherche la Parisienne idole de ses rêves ; ici l’homme d’affaires poursuit une négociation épineuse , et le garde de commerce un débiteur insaisissable. Le dandy étale ses grâces, le lion sa crinière, le léopard sa fourrure; partout s’exhalent en fumée l’ambition et le panatellas, les prétentions modestes et le cigare de la régie. Tout est fumée sur le boulevard des Italiens : ces toilettes, dont la plupart n’ont pas été payées; ces lions, comparables au buste de la fable; ces gens d’esprit, qui n’en ont que mis en contact les uns avec les autres, comme le plateau de résine mis en contact avec la machine électrique : et dans toute cette fumée, la plus franche, la plus profitable est encore celle du tabac. Il faut de la pâture réelle, palpable et substantielle à toute cette féroce population , qui ne justifie son nom que par son appétit. N’allez pas croire que les lions du boulevard de Gand, plus sobres que leurs livres du Sahara, vivent exclusivement de cigares et d’œillades, de politique et de flânerie. La faim, mauvaise conseillère, les pousse régulièrement hors de l’asphalte, théâtre de leurs exploits, et régulièrement tous les asiles offerts aux affamés ouvrent à deux battants leurs portes bienfaisantes et hospitalières. Il vient une heure où le bruit du champagne se mêle au grondement incessant de la foule ; où la fumée du tabac fait place aux bouquets des vins issus de tous les coins de l’univers vinicole, une heure où Paris flà neur cesse de se promener pour manger. Puis, après cet acte accompli, cet acte pour lequel se dépensent tant de millions ou tant de génie, cet acte que, sans être paradoxal le moins du monde, on peut considérer comme le grand, le suprême mobile de la vie, sauvage ou civilisée, la digestion reste encore, œuvre non moins importante, quoique moins active, et surtout pour les estomacs blasés des enfants heureux de l’opulence. Après les mille inventions de l’art des Chevet et des Véfour, le café, stimulant sublime:
nui manquait à Virgile, et qu’adorait Voltaire.
Après le café, les glaces, s’il fait chaud, les spiritueux, s’il fait froid; c’en est là plus qu’il n’en faut pour remplir la soirée du boulevard. Paris, et surtout le Paris élégant, est un souverain tyrannique et voluptueux qui demande ses aises : il faut le servir avec recherche, avec zèle, avec prévenance même ; c’est peu pour lui dîner, il exige encore sa demi-tasse et son journal, ce bienheureux journal, devenu un besoin pour le fat, qui prétend tenir d’un attaché au ministère la nouvelle qu il vient de lire parmi les on dit de telle feuille inconnue du soir, comme pour le rentier qui l’aime à l’égal de sa partit, de dominos;.ce journal lu en cachette par le politique qui le dédaigne et se prétend renseigné mieux que ceux à qui il emprunte ses renseignements, et dévoré depuis le premier-Paris jusqu’à la signature du gérant par l’abonné à la foi robuste, auquel le coupeur de nouvelles diverses’ n’a jamais taillé assez de nature.
Tortoni, le premier, comprit l’étendue de ce besoin, et sa grandeur est antérieure aux beaux jours du boulevard. Les beaux esprits de l’Empire venaient commenter, assis sur ses banquettes, les bulletins de la grande armee ou la dernière tragédie de M. Luce de Lancival : c’est chez Tortoni que fut entendu cet imprudent chansonnier qui eut le malheur de demander une orange en recommandant quelle fût épluchée, car il n’aimait pas l’écorce, et qui expia un mechant calembour par quelques mois de prison. Quand les alliés, nos chers amis les ennemis, attaquaient la barrière de Clichy, leurs complices du dedans savouraient chez Tortoni des glaces symboliques : bref, Tortoni eut longtemps le monopole de servir d’amphytrion à toutes les illustrations de l’Empire et du règne de nos rois bien-aimés. Il devait voir enfin s’elever au dieu qu’a célébré Herchoux des autels et des sanctuaires rivaux : la Maison-Dorée, qui succédait aux splendeurs des Véry et des Véfour; le café de Paris, le café Riche, combattirent sans le vaincre leur vieux prédécesseur, et brillèrent, sans l’eclipser, sur le même bitume et dans la même latitude. On peindrait difficilement le luxe, l’éclat, la pompe qu’ont déployés dans leur émulation ces temples ouverts à la bonne chère, à la sensualité. Bignon offre dans ses salons dorés, sur ses piles orientales de coussins tout crépitants de soie, les merveilles d’opulence, de faste et de recherche que n’auraient pas rêvées les conteurs des Mille et une Nuit ; dans ses cabinets particuliers, la Maison-Dorée a su réunir assez de trésors d’élégance, de goût et de grâce pour faire envier à la reine des fées de pareils boudoirs. Nous proposerions à tout honnête père de famille desireux de neutraliser un peu chez son fils l’admiration mortifère qu’on lui a insufflée de la pauvreté romaine et du cynisme lacédémonien, ces deux fléaux du collége, nous lui proposerions de le conduire au sein de ces sanctuaires dédiés à Plutus ; car Plutus, hélas ! est plus que jamais et plus que partout l’introducteur obligé. Certes, le fanatique des Fabricius et des Agésilas perdrait là , dans un instant, ses préjugés inséparables du baccalauréat ès lettres. Mais non! au lieu de le plonger tout entier et en plein au milieu de cette riche et exubérante civilisation, au lieu de le tremper, comme l’acier, par le changement brusque et subit d’un extrême à l’autre, on préfère le laisser initier par degrés à la vie réelle, l’imprégner des débauches maladroites et des sottises énervantes du débutant au pays latin, plutôt que de lui montrer tout à coup les débauches du bon ton et les folies du beau et vrai monde.
From: Edmond Auguste Texier: Tableau de Paris. 1852