L’anglomanie est l’imitation exagérée des idées, des coutumes et des manières anglaises ; elle a eu chez nous ses vicissitudes, liées aux événements. Sa première apparition en France date du dix-huitième siècle ; elle est née sous la Régence, qui fut, on le sait, une réaction contre le règne de Louis XIV. Rien n’était plus naturel. Au temps où Charles II était à la solde de Louis XIV, et où l’ambassadeur de France, Barillon, pensionnait les principaux membres du parlement, l’imitation des modes et de la littérature françaises prévalait à Londres, et l’on parlait français à White-Hall. Un peu plus tard, Louis XIV, dans les dernières périodes de son règne, avait rencontré dans Guillaume III le plus redoutable et le plus constant de ses adversaires; les idées et les mœurs anglaises devaient être peu en faveur à Versailles, tandis que, même après la révolution de 1688, même sous la reine Anne, pendant les premières années du dix-huitième siècle, la littérature de l’Angleterre réfléchissait encore le génie de la France. Mais Louis XIV mort, tout à coup le ressort qui comprimait les esprits se détend; le siècle, avide d’indépendance et de nouveautés, interroge avec un intérêt curieux une nation qui a devancé la France dans la vie politique. Forte d’une double révolution, maltresse de tout penser et de tout dire sur les matières politiques et religieuses, l’Angleterre avait conquis en 1688 la liberté légale de la presse et le droit illimité de discussion. Là s’était réfugié le libre penser, banni de notre pays.
Quoi donc d’étonnant si la France se mit à son tour à réfléchir le génie de l’Angleterre? Le gouvernement donna lui-même le signal de cette conversion: l’alliance anglaise devint la base de la politique extérieure du régent. Déjà lord Bolingbroke, réfugié en France, avait, par son esprit et ses succès comme homme du monde, autant que par sa réputation d’homme d’à‰tat, préparé la fusion des idées entre les deux pays. Bientôt la littérature seconda le mouvement de la politique. Les deux plus beaux génies de la France au dix-huitième siècle, Voltaire et Montesquieu, furent les premiers patrons des idées anglaises. De 1727 à 1730, Voltaire séjourna en Angleterre; le voyage qu’y fit Montesquieu tomba à la même époque. Cette contrée fut pour eux une école où l’un étudia la liberté politique, et l’autre le scepticisme. La philosophie et la liberté anglaises ont laissé leur empreinte sur les travaux de ces deux grands écrivains. Les premières importations de l’esprit britannique nous arrivèrent par les Lettres philosophiques de Voltaire sur les Anglais: puis il fit connaître en France les ouvrages de Locke, il popularisa le système de Newton; enfin, dans ses tragédies de Zaà¯re, de la Mort de César, il naturalisa sur notre scène les beautés dramatiques de Shakspeare, dont il mitigeait la hardiesse pour les adapter au goût français.
Plus tard, Voltaire voulut résister à cette invasion de la littérature anglaise; on sait avec quel dépit et quelle fureur il se déchaîna contre Letourneur et sa traduction de Shakspeare. Mais c’était lui qui, dans sa jeunesse, avait donné le signal de l’admiration pour les mœurs, les idées et les productions de la Grande-Bretagne; c’était lui qui, à son retour de Londres, dans ses vers sur la mort d’Adrienne Lecouvreur, s’écriait :
Quoi! n’est-ce donc qu’en Angleterre
Que les mortels osent penser ?
O rivale d’Athène, ô Londre, heureuse terre!
Ainsi que des tyrans, vous avez su chasser
Les préjugés honteux qui vous livraient la guerre.
C’est là qu’on sait tout dire et tout récompenser, etc.
Montesquieu, à son tour, glorifia la constitution anglaise par la belle exposition qu’il en fit dans l’Esprit des Lois. Peu d’années après, la grande vogue des romans de Richardson, propagés par l’enthousiasme contagieux de Diderot, contribua à initier davantage le public français au secret des mœurs de la vieille Angleterre. La guerre de Sept Ans, si désastreuse pour nos armes, tout en ranimant les vieilles animosités nationales, ne brisa pas les liens intellectuels qui s’étaient déjà formés entre les classes éclairées des deux peuples. C’est à cette époque que J.-J. Rousseau lui-même, dans sa nouvelle Héloà¯se, donnait le beau rôle à mylord à‰douard, dont le caractère généreux et libre de préjugés offrait un idéal de noblesse et d’indépendance.
La littérature anglaise, à son lour, subissait la réaction des idées françaises: tous les écrivains de la nouvelle école historique, Hume, Robertson, Gibbon, sont franchement disciples de Voltaire. De son côté, notre société imite nos voisins; le théâtre de l’époque en offre des traces. Ainsi en 1763, après le rétablissement de la paix, Favart fait représenter l’Anglais à Bordeaux, et en 1772 on donne à la Comédie-Française une pièce de Saurin intitulée L’Anglomant.
L’insurrection des colonies américaines ne fit que hâtar les progrès de l’anglomanie. Malgré la guerre qui ne tarda pas à éclater entre les deux gouvernements, malgré la revanche que la France avait à prendre sur sa rivale, l’éloquence des grands orateurs, Châtain, Fox, Durke, Sheridan, Pitt, et l’importance des questions débattues par eux, fixèrent l’attention du monde entier sur la tribune britannique. Il est aisé de concevoir que l’admiration légitime ait pu devenir de l’engouement, et que les vrais enthousiastes aient amené à leur suite des fanatiques ridicules. Le sentiment de cette exagération maniaque était sans doute présent à l’esprit de Louis XVI, lorsqu’il demanda à M. de Lauraguais ce qu’il était allé faire à Londres; celui-ci répondit: «Apprendre à penser , Les chevaux? « reprit brusquement le roi, qui avait parfois de ces boutades.
Bien que l’anglomanie ait pu prêter à rire, il n’en est pas moins vrai que les libres penseurs en philosophie et en religion, dont l’Angleterre nous a fourni les modèles, ont amené les libres penseurs en politique. D’ailleurs, travers pour travers, mieux vaut encore l’anglomanie que l’anglophobie. Aussi, depuis la seconde moitié du dix-huitième siècle, l’échange des idées n’a pas cessé entre les deux pays. Les guerres du consulat et de l’empire ont provoqué une recrudescence momentanée des vieilles antipathies nationales; mais de longues années de paix ont adouci ce levais. Les usages de la société anglaise et les mots de sa langue ont peu à peu envahi nos salons. Que les dandys du Jockey Club se passionnent pour les exercices du sport, qu’ils se ruinent en paris, ou qu’ils se cassent le cou à la course au clocher, on peut leur pardonner ces ridicules innocents, en faveur des liens, chaque jour plus nombreux et plus étroits, qui rapprochent les deux peuples. Poursuivre l’extinction des haines nationales est aujourd’hui un devoir pour tout homme sensé: travaillons donc, sans cesse, à cimenter l’entente cordiale entre les deux peuples; en sera à la longue le moyen le plus sur de la maintenir entre les gouvernements. ARTAUD
From: Dictionnaire de la conversation et de la lecture. Bd. 1. (1861)
Januar 15, 2012 um 9:07 am Uhr
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