Le 25 septembre dernier, à midi, dans l’église de la Madeleine, toute tendue de noir, avaient lieu les funérailles d’Emmanuel-Jean-Ludovic de Gramont, duc de Caderousse, mort à trente et un ans.
Ce jour-là , la veille, le lendemain, toute une semaine, les journaux furent pleins du nom de M. de Caderousse. On appréciait son caractère, on racontait sa vie, on citait ses mots. La curiosité publique, faite cette fois de sympathie, demandait à être satisfaite. Comment était mort le duc? Quel testament avait-il laissé?… Il était mort en chrétien. Après avoir vécu dans l’indifférence en matière de religion, il n’osait trop, à sa dernière heure, demander un prêtre; mais son ami, M. de Gallifet, avait pris sur lui de satisfaire le secret désir du mourant, et il en avait amené un.
Quant à son testament, le sentiment si vif de l’amitié, qui avait fait tant d’amis à M. de Gramont, l’avait dicté. Il laissait toute sa fortune au docteur Déclat. Ce dernier se chargerait d’assurer le sort des gens du duc et d’acquitter deux legs, l’un de trente-cinq mille francs, à M. Paul Demidoff; l’autre de soixante mille francs, à mademoiselle Hortense Schneider. Ce testament, attaquable en ce sens qu’un article du Code défend aux médecins d’hériter de leurs malades, serait-il maintenu, ayant été fait loin du docteur Déclat, au Caire, pendant un séjour de M. de Gramont?…
Tous ces détails, en dépit de ce qu’ils avaient d’intime, circulaient parmi le public, avide d’en connaître d’autres encore. Répétés, commentés, ils faisaient le tour de Paris…
A quoi attribuer cet empressement universel? aux événements qui avaient rempli la vie de celui qui venait de mourir? mais ces événements avaient été les plus ordinaires du monde. Jeune, élégant, tapageur, M. de Caderousse avait eu des maîtresses, des duels, des créanciers. Il avait joué, soupé, couru; nul ne montait mieux à cheval… Rien dans tout cela qui pût attacher un prestige bien réel à son nom. « Il avait gaspillé dix ans ; dix ans encore, et il aurait rattrapé le temps perdu! » C’est M. de Pêne qui s’exprime ainsi. Je n’étais pas de son avis. Qu’importe ce qu’aurait fait M. de Gramont! Il ne peut s’agir que du passé, quand on parle des morts. Un homme d’à‰tat en perspective ne saurait être la raison suffisante du renom d’un dandy. Ce n’est pas à l’avenir présumé de quelqu’un qu’il faut demander l’explication du bruit qui se fait autour de son cercueil…
D’où venait donc la popularité de M. de Gramont-Caderousse? Oh ! mon Dieu, d’une chose bien simple, et que, pour cela sans doute, personne n’a dite : c’est qu’il était original à une époque où l’originalité devient si rare qu’elle a le mérite d’une vertu. M. de Gramont, quand il prenait une maltresse, ne se demandait pas si elle était à la mode, mais si elle lui plaisait; quand il se faisait faire un habit, il ne questionnait pas son tailleur pour savoir quel était le goût des autres; il se contentait de donner le sien. Aussitôt la maîtresse d’être désirée par vingt jeunes gens et l’habit d’être porté par mille.
L’homme de pensée qui lance une idée, l’homme d’action qui lance une mode, peuvent se donner la main. A mérite différent, tous deux ont le courage d’être eux-mêmes, le plus rare des courages par le temps d’esprit à la suite où nous vivons. Quelquefois on les lapide, quelquefois on les acclame; mais ils ne passent jamais inaperçus…
C’est là qu’était le secret du succès de M. de Gramont-Caderousse, et non dans les épisodes banals d’une vie de clubs et de coulisses. Ses amis le pleurent encore en songeant à ce qu’avait de charmant son intimité; tout le monde l’a regrelié à cause de l’imprévu qui donnait, chez lui, du relief aux moindres choses et constituait le trait principal de ce caractère si jeune et si français…
La famille de M. de Caderousse a demandé la nullité de son testament et l’affaire s’est plaidée la semaine passée.
Le jugement n’est pas encore rendu.
From: Les Modes parisiennes. 21.07.1866