Dandysme

Historisches, Kulturelles und Literarisches zum Dandy

Auguste Maquet

| Keine Kommentare

Qui le croirait? l’esprit sérieux, réfléchi, qui avait conservé toute sa gravité au milieu des tumultueux déchirements du grand mouvement littéraire de 1830, s’est jeté dans la mêlée depuis quelques années, et nous sommes heureux d’être un des premiers à  raconter la mystérieuse transformation de cette âme fervente, si longtemps fidèle au culte de la poésie. Certes, c’est un grand bonheur pour nous de suivre les traces lumineuses des hommes de génie qui honorent leur siècle; mais de quelle joie pure ne sommes-nous pas pénétré quand il nous est donné de célébrer un talent mûri par des études silencieuses, de fixer l’opinion publique sur le mérite de ces travailleurs infatigables qui ne sont l’objet que d’admirations confuses, parce que nul n’a osé accoler à  leurs noms les mots de gloire, de génie. Ce que nous avons accompli pour M. Alexandre Dumas, nous allons le tenter, comme nous l’avons promis, pour son collaborateur.

Maquet (Auguste) est né d’une famille très-honorable, le 13 septembre 1813, à  Paris, rue Quincampoix, cette rue si féconde en souvenirs historiques. Il est l’aîné de huit enfants. Son père, qui n’avait pas voulu le confier trop jeune aux soins mercenaires d’un instituteur, crut devoir se charger lui-même de la première éducation d’un fils si tendrement aimé. Avant toute chose, pour développer dans cet enfant la mémoire, qui est sans contredit le plus utile instrument du génie, il lui fit d’abord apprendre par cœur des volumes entiers de vers et de prose, si bien qu’avant l’âge de huit ans, le studieux Auguste était capable de réciter d’un bout à  l’autre, sans, faire une seule faute, toutes les fables de Phèdre. Sa jeune tête renfermait déjà  une foule de choses très-littéraires, quand on le mit chez un brave maître d’école, d’une érudition passablement équivoque, lequel donnait ses leçons et ses férules dans une petite classe noire, située cour de la Sainte-Chapelle. Quelque temps après, Auguste fut mis dans une pension à  Belleville, où son père avait une jolie maison de campagne; mais les études qu’on pouvait faire dans cette pension n’étaient point de nature à  former un très-brillant sujet: notre écolier entra donc bientôt au collége Charlemagne, pour y continuer ses classes en qualité d’externe.

Auguste n’était pas ce qu’en style universitaire on appelle un piocheur; en revanche, il avait pour la lecture un goût merveilleux, irrésistible, qui chaque jour devenait plus impérieux. M. Maquet commençait à  craindre que cette passion trop exclusive ne pût nuire aux études classiques de son fils, et, pour le contraindre en quelque sorte au travail, il l’enfermait, avec une tendresse pleine de sévérité, dans une espèce de petit donjon fort pittoresque, mais qui ne faisait pas moins l’effet d’une cage à  noire jeune aiglon. Pour être plus exact et parler sans métaphore, nous devons dire que cette cage d’aiglon aurait très-bien pu passer pour un pigeonnier. Heureusement que de ce cachot aérien au cabinet paternel, la distance n’était pas fort grande: une vingtaine de marches tout au plus; et le petit cénobite, pour distraire les ennuis de sa captivité, se faufilait mystérieusement dans ce cabinet de travail, où se trouvait une bibliothèque parfaitement garnie. Au milieu de ce véritable jardin des Hespérides (moins le dragon), Auguste n’avait plus qu’à  choisir entre les fruits littéraires de tout genre, qui abondaient sous sa main, frémissante de plaisir et de curiosité. Les livres d’histoire côtoyaient les romans du dernier siècle; puis c’était un pêle-mêle adorable, un fouillis charmant de pièces de théâtre, de mémoires, de recueils poétiques, miraculeux trésors, parmi lesquels notre jeune Aladin marchait de surprise en surprise. Enfin, après avoir fait main-basse, à  peu près au hasard, sur une vingtaine de volumes, bons ou mauvais, il emportait bien vite, tout haletant, sa riche proie dans son nid d’aigle, et quelques heures après tout était dévoré, sinon digéré. Vous avez lu les Confessions, n’est-ce pas? et vous savez avec quel appétit furibond, Jean-Jacques Rousseau, dans son enfance, engloutissait tous les livres qu’il pouvait attraper: eh bien, Auguste Maquet, en fait de lecture, était peut-être plus vorace encore que Jean-Jacques. Il faut dire pourtant que cette effrayante incontinence de lectures n’empêchait pas toujours l’élève de faire ses devoirs; souvent même son imagination surexcitée lui procurait presque des bonnes fortunes de style et d’invention. A vrai dire, la facilité d’Auguste était prodigieuse: pour être plus tôt libre et se livrer sans partage à  ses lectures chéries, il bâclait ses thèmes et ses versions avec une rapidité singulière; en un mot, il était laborieux à  force de paresse; mais de cette paresse qui est celle du poète et du rêveur.

Les choses n’allaient point trop mal jusque-là , et toute la bibliothèque paternelle aurait fini, avant très-peu de temps, par monter successivement au donjon, quand le père, qui n’était pas un Argus indolent, découvrit l’algarade. Vite il fait mettre une bonne serrure à  la porte de son cabinet, une autre non moins bonne à  la porte du colombier; et voilà  dorénavant le pauvre latiniste bien et dûment cadenacé, jusqu’à  une certaine heure, sans communication aucune avec le dehors. De cette manière, pour ne pas trop s’ennuyer dans la solitude, il fut bien obligé de se venger sur le latin. Par bonheur, notre prisonnier n’était pas homme à  perdre courage; et puis, d’ailleurs, nécessité rend inventif. Un gros cordon de sonnette pendait à  l’extérieur de la croisée d’Auguste jusqu’au pied du donjon. Le captif vit dans ce cordon de sonnette un moyen de communication très-agréable, qu’il pouvait mettre à  profit avec un peu d’intelligence. Il fit donc mystérieusement part de son projet hardi à  sa jeune sœur, qui, plaignant une si rigoureuse captivité, se prêta de grand cœur à  tout ce qui pouvait l’adoucir. Chaque matin la nouvelle Antigone, qui pouvait se procurer la clef de la bibliothèque, attachait une grosse provision de volumes à  ce bienheureux cordon de sonnette, et le reclus attirait à  lui avec une grande précaution sa pitance intellectuelle de la matinée. Mais un beau jour, n’ayant pu modérer sa trop vive impatience, il imprime, sans le vouloir, une violente secousse au paquet aérien, qui s’en va heurter à  grand bruit contre le volet d’une fenêtre. Presque au même instant, le volet s’ouvre avec fracas, et le père d’Auguste, qui venait d’être éveillé en sursaut, met la tête à  sa croisée, et voit cette montagne de livres qui se balance majestueusement dans l’espace.

Cette fois, la mèche était éventée; il fallut donc, pendant quelques jours, rester complétement sevré de lectures étrangères aux classes; mais l’esprit fort imaginatif d’Auguste ne tarda pas à  trouver une foule d’autres expédients qui firent merveille. La bibliothèque fut de nouveau mise en coupe réglée. Certes, avec un pareil amalgame de lectures, il y avait bien de quoi bouleverser la tête d’un enfant; heureusement celle d’Auguste était solide, et ce qui avait rendu fou ce pauvre Don Quichotte, activait au contraire l’imagination et l’intelligence de l’écolier. Disons pourtant que, parmi ce nombre prodigieux de livres, qui presque tous dépassaient la portée de son âge, quelques-uns étaient excellents; mais les romans et les pièces de théâtre l’impressionnaient surtout. C’est dans les Proverbes de Carmontel qu’il puisa, peut-être à  son insu, l’instinct de la scène et la vérité du dialogue, qui plus tard devait si merveilleusement se développer en lui.

La manière dont Auguste Maquet fut élevé nous explique ce caractère sérieux et gai tout ensemble, énergique et tendre à  la fois, qui n’est pas exempt d’une légère teinte de puritanisme, caractère que tout le monde peut ne pas également comprendre, mais que tous, sans exception, honorent au suprême degré. Dès sa première enfance, par exemple, Auguste observait religieusement sa parole, et jamais il n’aurait voulu faire le plus léger mensonge, même en plaisantant. Son père, homme intelligent et respectable, s’était montré toujours pour lui ferme et rigide, mais tendre et bon; toujours inflexible, mais toujours juste. Dans une semblable éducation, Maquet puisa de bonne heure la justice et la fermeté.

On serait tenté de croire que notre petit latiniste, avec sa précoce intelligence et ses abondantes lectures, devait être une espèce de prodige dans ses premières classes. Mais rien de tout cela; Auguste n’était même alors qu’un élève assez médiocre, au point de vue universitaire. C’est que le système pédagogique, en usage dans nos colléges, ne pouvait guère convenir à  cette nature libre, vigoureuse ei franche.

Enfin, elles s’écoulèrent tant bien que mal ces premières années de collége, si arides, si fatigantes, si nauséabondes, et bientôt l’on put entrevoir le brillant écolier qui devait cueillir plus d’une palme universitaire.

Auguste achevait sa troisième, quand, un beau jour, il lui prit fantaisie de composer un roman. Il en avait déjà  tant lu qu’il devait savoir, à  peu de chose près, ce dont se compose cet éblouissant amalgame qu’on appelle roman: tres imbris torti radios, etc. Il roula donc pendant quinze jours dans sa tête un plan très fantastique, très-effrayant, très-impossible; puis, emporté par l’enthousiasme, comme la sibylle de Cumes, il se met à  écrire, sans désemparer, les deux premiers chapitres de son roman. C’étaient les aventures bizarres de trois amis, jetés par un naufrage dans une île déserte: un des trois camarades meurt sans revoir sa pairie. Le complice de Maquet (car nous avions oublié de dire que Maquet, pour ce fameux roman, s’était adjoint une espèce de complice, un receleur dont le pupitre fermait beaucoup mieux que le sien); ce complice sensible, voulait absolument que les trois amis retournassent, sans trop d’encombre, dans leur pays, pour se marier, avoir beaucoup d’enfants, et vivre très-heureux. Maquet s’y opposa. Entraîné déjà , comme d’instinct, vers le drame et les pièces poignantes, il avait depuis longtemps résolu, dans sa tête, la mort des trois naufragés. Mais le complice, qui n’était pourtant pas M. Bouilly, refusant avec opiniâtreté de souscrire à  cette triple immolation, Maquet s’écria chaleureusement: « Eh bien, soit! partageons le différent! que Nicanor vive et soit heureux! Quant à  Pétrus, j’exige positivement sa mort! Reste Jehan: nous allons, si tu veux, le tirer à  la courte paille? » La bonne paille fut pour Jehan. Nicanor, si courageusement défendu par le complice de Maquet, eut une nombreuse famille qui fît le bonheur de sa longue vieillesse. Pour l’infortuné Pétrus, il fut assommé, cuit et dévoré par une troupe d’anthropophages.

On comprendra que de pareilles inventions ne devaient que médiocrement s’allier avec les églogues et les bucoliques de Virgile; mais si, jusqu’alors, le meurtrier de Pétrus n’avait témoigné qu’une assez faible sympathie pour les auteurs de l’antiquité, ce ne fut plus la même chose en rhétorique: après avoir travaillé avec ardeur, il remporta le premier prix de grec.

Cette année de rhétorique, qui réparait si glorieusement les précédentes, fut signalée encore par la composition d’un autre roman qui devait avoir douze ou quinze volumes. Cette production colossale fourmillait, chose étrange, d’excentricités fort joyeuses: ce n’était plus le drame noir et cadavéreux, c’était le grotesque, un mélange assez agréable de Scarron et de Paul de Kock, le tout rehaussé néanmoins par deux ou trois scènes épouvantables, à  faire dresser, toute vivante, une perruque d’académicien. Cette fois encore, le romancier avait pris un associé, afin d’activer la besogne. Les fonctions de ce collaborateur étaient fort simples, utiles sans aucun doute, mais peu glorieuses: elles se bornaient à  transcrire d’une main superbe, sur un cahier de corrigés, les élucubrations rabelaisiennes du romancier en chef. Le calligraphe, presque aussi content de lui que l’âne porteur des reliques, ne pouvait retenir ses éclats de rire homériques tout en copiant le manuscrit de Maquet; si bien qu’un jour, en classe, trahi par ses accès d’hilarité intempestive, le roman fut collé au beau milieu du huitième volume, et Maquet mis à  la porte, pour dénoùment.

On doit le dire, Maquet, avec un courage digne de Régulus, s’était tout d’abord déclaré l’unique et seul auteur de cette œuvre pantagruélique. Qu’on juge de la colère paternelle! Ce fut un orage effroyable, et le coupable expia son crime en piochant avec fureur le grec et le latin.

Mais cette fièvre de travail avait ses intermittences, et, par moments, notre jeune helléniste, déjà  fort disposé aux rêveries poétiques, retombait dans une espèce de somnolence méditative, qui ne ressemblait pas mal à  la paresse. Ce n’était pourtant point de la torpeur, et, sous tette apparence engourdie, on aurait pu sentir battre un cœur chaleureux, bouillonner une imagination puissante.
Néanmoins, le père d’Auguste Maquet ne pouvait guère comprendre ce calme extérieur tout contemplatif; il blâmait cette profonde apathie, cette perpétuelle inaction; lui, toujours si vif, si jeune, si laborieux, il reprochait à  son fils de passer des heures entières, immobile dans un fauteuil et la téte penchée, l’œil vague et distrait, le front plissé, les bras pendants, comme cette pâle et mélancolique ligure d’Hamlet qui rêve toujours et n’agit point. «Mon ami, je t’en conjure, lui disait-il souvent avec une tendresse mêlée de sévérité, travaille sérieusement, utilement! songe dès à  présent à  te faire un avenir. Il n’y a rien qui me soit plus antipathique au monde qu’un paresseux.»

Ces reproches, dans la bouche d’un père, étaient respectables sans doute; ils émanaient d’une profonde tendresse et des plus nobles sentiments, mais ils devaient cruellement blesser une âme fière et sensible comme celle d’Auguste Maquet. Il se promit bien dans le fond de son cœur, il se jura solennellement de ne jamais être à  charge à  sa famille et de pourvoir immédiatement lui-même à  ses propres besoins. Sans consulter personne, sans rien laisser paraître de sa résolution courageuse, il va trouver son maître de pension, M. Cimtierre, chez lequel il venait d’achever sa rhétorique; et, sans la moindre précaution oratoire, il lui propose de faire chez lui gratuitement son année de philosophie, tout en donnant des répétitions de latin et de grec aux élèves, qui, deux mois auparavant, étaient ses camarades. «J’accepte, dit le maître de pension avec empressement. Vous êtes un bon élève, et je suis sûr que vous en ferez d’excellents. Voici mes conditions: Vous aurez la table et, si vous voulez, le logement. J’estime que vos répétitions pourront vous rapporter à  peu près quatre-vingts francs par mois.»

Quatre-vingts francs par mois! C’était magnifique. Une pareille somme représentait l’indépendance et toute une vie de rêves et de poétique farniente. Le jeune lauréat était fier à  ses propres yeux de pouvoir gagner autant d’argent avec son travail, avec son intelligence. Heureux et triste à  la fois, , car les réflexions commençaient à  l’assiéger en foule. , Il rentre chez son père et raconte avec un mélange d’orgueil et d’émotion le parti qu’il vient de prendre. A compter de ce jour, l’opinion qu’on semblait avoir de lui dans sa famille se modifia complétement, et l’on se plût à  reconnaître dans ce jeune homme indolent et songeur un esprit ferme et décidé, une profonde énergie qui n’attendait que l’occasion pour se produire au grand jour.

Enfin, les classes se rouvrent, et le philosophe répéliteur commence en même temps ses doubles fonctions de maître et d’élève. Cette année de philosophie est une des plus heureuses dans la vie d’Auguste Maquet. Il se sent libre, il a des ailes, et l’avenir qu’il entrevoit mystérieusement dans la pénombre de ses rêves poétiques lui semble quelque chose de merveilleux. On était alors en 1830, et dans tous les esprits jeunes bouillonnait un irrésistible besoin de rénovation littéraire et politique. L’art, si longtemps emmaillotté dans les langes trop étroits de l’empire, devenait, chaque jour, plus vigoureux, plus impatient; il demandait à  briser toutes les entraves qui le retenaient encore prisonnier. Cromwell et les Orientales avaient déjà  répandu sur la jeune école des torrents de gloire et de clarté. Henri III avait fait une véritable révolution dramatique; la belle traduction d’Othello, par M. Alfred de Vigny, venait de montrer au public français tout le grandiose, toute la profondeur, tout l’éclat du génie de Shakspeare; quelques mois encore, et la première représentation d’Hernani devait faire époque dans l’histoire de l’art et du théâtre. Auguste Maquet, bien que très-jeune et toujours écolier, n’était pas un des moins braves, un des moins fougueux soldats de l’école romantique. Il fut terrible et superbe à  la représentation d’Hernani, et s’il n’eut pas quinze duels le lendemain, c’est qu’il y avait alors peu de classiques assez fervents, assez jaloux du martyre, pour aller se couper la gorge avec un jeune gaillard à  propos d’alexandrins, d’hémistiches et d’enjambements.

Des répétitions de grec, à  cinq heures du matin, dans une classe froide et humide, cela n’avait sans doute rien de fort attrayant pour un poète romantique qui préférait de beaucoup Victor Hugo à  Sophocle; mais cent francs par mois, au lieu de quatre-vingts, ce n’était certes pas à  dédaigner. D’ailleurs notre philosophe, qui avait déjà  un certain goût pour le confortable et le luxe de bon ton, faisait une fort grande dépense de gants jaunes et de gilets mirobolants (expression d’alors); et les cent francs mensuels étaient d’une absolue nécessité. En outre, il n’éprouvait qu’une assez médiocre sympathie pour la cuisine de M. Cimtierre; non pas que cette cuisine fût absolument exécrable, mais les repas du réfectoire, n’était-ce pas une affreuse corvée? que de temps perdu! quel esclavage! Maquet, bien que sa bourse ne fût pas des mieux garnies, aima cent fois mieux vivre, comme il l’entendrait, à  ses propres dépens. De cette manière, il retrouva presque toute sa liberté.

Tandis qu’il s’occupait bien plus de vers et de questions artistiques que du traité de Condillac, la révolution de Juillet, ce grand poème épique en action, vint un moment remplacer la poésie du livre et du théâtre. Les tambours battent; le tocsin hurle dans les vieux clochers; les pavés s’agitent dans les rues et s’amoncellent en barricades. Cette puissante commotion électrique, qui fait bondir tout un peuple et le jette à  la gueule des canons, ce merveilleux galvanisme, qui court d’un bout de la France à  l’autre, se fait sentir jusque dans les colléges. Maquet laisse de côté Victor Hugo et Laromiguière, la poésie et la philosophie. C’est en vain que les grilles de la pension Cimtierre sont fermées, cadenassées, barricadées; on les escalade, on les force. Maquet et ses camarades se précipitent dans la rue et vont se mêler au peuple, qui déjà  est en marche pour aller prendre la caserne des gendarmes de la rue des Francs-Bourgeois. Bientôt la caserne est emportée d’assaut. Maquet et ses jeunes soldats, tout fiers d’une pareille victoire, ne pouvaient s’arrêter en si beau chemin. Ils dépavent, ils renversent les charrettes et les fiacres; enfin, ils se couvrent de gloire, et, s’ils n’attrapent pas de coups de fusil, en revanche ils attrapent force coups de soleil: le soleil était chaud alors; maintenant il n’est plus que tiède!

C’est quelques mois avant la révolution de Juillet que Maquet s’était lié très-intimement avec Théophile Gautier: les mêmes goûts, le même amour de poésie et d’art les avaient rendus presque inséparables. Mais Gautier, dont l’humeur était beaucoup moins belliqueuse, n’avait point dépavé en juillet, comme son ami, et, semblable à  l’illustre Archimède pendant le siége de Syracuse, lui, Gautier, il avait peut-être achevé quelque ballade et poursuivi quelque rime difficile, au milieu de la fusillade et de tout cet affreux vacarme qu’on appelle une révolution. Les deux amis, à  peu près du même âge, romantiques furieux l’un et l’autre, causaient jour et nuit littérature et plastique sous les arcades trapues de la Place-Royale. On ne peut s’imaginer la formidable avalanche d’alexandrins et de strophes qui se précipitaient continuellement de leurs bouches: Ruit profundo Pindarus ore.

C’était surtout dans les entretiens de nos deux jeunes romantiques une singulière préoccupation de l’enjambement, de la brisure, de la rime pleine et sonore, de la rime en éventail, trois à  trois, croisée, etc. etc.; enfin toute une prosodie en action. II semblait aux amis que Dieu avait créé l’homme uniquement pour faire des vers, des vers à  rimes riches.

Un jour qu’ils se récitaient en marchant quelques ballades fantastiques, ils rencontrent un de leurs amis, romantique et bouillant comme eux, Gérard de Nerval, qui, lancé depuis quelque temps déjà  dans la littérature active et militante, connaissait à  peu près tout le monde, directeurs de journaux et de théâtres, libraires, écrivains en renom, etc.

Gérard, qui était alors ce qu’il est aujourd’hui, ce qu’il sera toujours, un des hommes les plus obligeants de la terre, Gérard se charge de placer dans les recueils périodiques tout ce qu’enfantera la plume de ses deux frères en Victor Hugo. Gérard et Maquet ne tardent point à  se lier plus étroitement encore; ils font ensemble une tragédie en un acte, intitulée: Lara ou l’Expiation. C’était une imitation libre du poète allemand Werner. Ecrire la pièce, c’était quelque chose sans doute: ce n’était pas tout. Gérard la fera recevoir à  l’Odéon. En effet, elle est reçue avec enthousiasme; mais avec le même enthousiasme elle est presque aussitôt enfouie dans ces cartons poudreux, véritables nécropoles de la littérature, sépulcres muets et sourds, d’où l’on exhume de temps à  autre quelque cadavre de tragédie, quelque informe squelette de comédie ou de drame. Bref, Lara est encore à  jouer. Ce n’est pas un chef-d’œuvre, non sans doute; mais au milieu de cette exagération poétique, de cette boursoufflure qui appartient au goût hasardé de 1830, on trouverait parfois de beaux vers très-bien frappés, de ces pensées fortes et brillantes comme il y en a dans Lucain. A peu près vers la même époque, Auguste Maquet compose avec Théophile Gautier une autre pièce de théâtre: Parisina ; ce sont toujours les mêmes défauts, les mêmes qualités.

Immédiatement après son examen du baccalauréat, Maquet est reçu licencié ès lettres, grâce à  une charmante pièce de vers latins sur l’exil, dans le goût des Pontiques d’Ovide. Encouragé par ce premier succès dans la carrière universitaire, il se décide à  poursuivre le chemin qu’il a si glorieusement commencé. Il se livre au travail sérieux avec une nouvelle ardeur, et, sans abandonner la littérature d’imagination, il se prépare, dans la réflexion et l’étude, à  passer sa thèse de docteur. Comme il savait très bien que les gens de lettres, les romantiques surtout, n’étaient pas en fort bonne odeur auprès des gens de l’Université, il juge à  propos de modifier son nom, en lui donnant une physionomie écossaise toutes les fois qu’il signera quelque chose dans un journal. C’est à  cette époque qu’une foule d’articles et de pièces de vers, signés Mac-keat, parurent dans toutes les revues, dans tous les recueils périodiques de Paris: le Mercure avait déjà  publié les premiers vers d’Auguste Maquet, sous les auspices bienveillants du bibliophile Jacob, qui accueillait avec tant de sympathie tous les jeunes poètes, souvent repoussés ailleurs. On se rappelle encore une gracieuse nouvelle en vers, Alejo Perez, que Maquet fit paraître alors dans le Cabinet de lecture. Ce petit poème, qui était cousin germain des charmantes fantaisies d’Alfred de Musset, sans être pourtant une copie, obtint beaucoup de succès.

Le moment de passer la fameuse thèse en Sorbonne était venu. Maquet, nourri de bonnes et fortes lectures, ne pouvait échouer dans une pareille épreuve. La première partie de sa thèse, fort brillamment écrite, semblait présager une complète victoire, quand tout à  coup un éclat de rire presque homérique ébranle les vieux murs de la Sorbonne. Ce rire, qui n’était point d’un parfait atticisme pour de si grands hellénistes, c’était le rire universel du savant aréopage. Une phrase un peu trop romantique avait produit cette tempête d’hilarité. Il s’agissait dans la thèse d’une définition de l’apologue, et Maquet osait prétendre que l’apologue ne devait pas être offert dans un état complet de nudité, mais enveloppé d’ornements. «Que serait la fable, disait-il, sans cette poésie qui nous enchante, voile diaphane qui, sans cacher la réalité, lui jette un reflet léger qui l’anime et la colore, comme un frais tissu rose semble donner la vie à  une statue de marbre.»

, Oh! oh! frais tissu rose! répétaient en riant les cinq juges en bonnet carré.
, Frais tissu rose est bien trouvé, reprenait avec malice le président philosophe.
, J’ai pu me tromper, répondit assez brusquement le docteur en expectative, mais enfin, suivant mon système
, Ah! ah! vous avez donc un système, vous? interrompit le président.
, N’avez-vous pas le vôtre, monsieur? répond Maquet perdant patience. Et malgré toutes les instances, toutes les sollicitations, il se renferme dans le plus complet silence.

La phrase en question pouvait bien avoir un certain cachet d’excentricité, mais elle était parfaitement logique, parfaitement claire. MM. les juges universitaires n’avaient-ils pas au fond du cœur quelque secrète rancune contre le jeune romantique qui de temps à  autre avait pu soutenir dans la presse parisienne quelques thèses fort peu dans le goût de l’Université?

Après cet injuste refus, Maquet se replonge avec plus d’enthousiasme dans la littérature. Toutes ses journées, presque toutes ses nuits, il les passe à  écrire, à  lire, à  méditer. Les pièces de vers, les plans de drames et de livres s’entassent prodigieusement dans ses tiroirs: c’est Pélion sur Ossa ! Gérard est toujours le fil conducteur par lequel Auguste Maquet, fort casanier, communique avec les journaux. Puis ce sont des promenades tantôt solitaires, tantôt bras dessus, bras dessous, avec Gérard et Gautier, promenades au soleil couchant, ou par un ciel d’orage, pour voir les gracieux effets de lumière et d’ombre dans les eaux fuyantes de la Seine, ou bien la silhouette anguleuse des toits et des cheminées sur un fond d’azur ou de plomb.

Maquet, pour complaire à  sa famille, avait promis de continuer la carrière de l’instruction publique. Précisément alors il eut l’occasion de se produire sur le théâtre universitaire: il devint professeur suppléant de rhétorique au collége Charlemagne. Les élèves de cette année-là  se rappellent toujours avec un bien vif plaisir les inspirations brillantes et fécondes du jeune professeur qui, peu de mois auparavant, était assis lui-même sur les gradins de sa classe. Maquet, bien loin de se traîner dans l’ornière de la routine, avait pris des routes toutes nouvelles et pleines d’agréments pour instruire ses élèves. A propos de Virgile ou d’Homère, il leur racontait avec une verve intarissable une foule d’anecdotes sur l’antiquité, à  la façon de Plutarque, et la cloche venait toujours trop tôt interrompre ces charmantes leçons d’histoire et de poésie.

Mais un cœur si chaleureux, si actif ne pouvait sommeiller longtemps: le souffle de l’amour devait y soulever plus d’un orage! Elle fut bien profonde et bien violente, cette première tempête de l’âme! En vain pour la combattre notre jeune poète essaya de lui opposer d’autres tempêtes non moins furieuses et plus réelles: il partit seul et triste pour la Bretagne, et durant quelques mois il alla promener sa mélancolie taciturne sur les grèves bruyantes et déchirées du Croisic. Il revint à  Paris, plus amoureux que jamais.

Un dernier degré lui restait à  franchir dans les épreuves universitaires: celle de l’agrégation des classes supérieures. Pour se conformer aux vœux de son père, il subit deux fois, avec un grand courage, ce long et pénible examen. Le second surtout, il le passa d’une manière fort brillante, expliquant à  livre ouvert les chœurs du Prométhée d’Eschyle, et le De legibus de Ciceron. Par malheur on gardait toujours rancune dans l’Université au professeur romantique, et une certaine faute de quantité, bien pardonnable, que Maquet avait laissé échapper dans sa pièce de vers latins, vint en aide au mauvais vouloir de ces messieurs. Il y avait un vers qui commençait de la sorte: Fidibus illê novis

Dans fidibus, signifiant les cordes d’une lyre, la première syllabe est brève; Maquet l’avait faite longue. Faute d’une brève, voilà  donc Maquet arrêté tout court dans sa carrière.
On lui demande un nouvel examen; mais toute la dose de patience que peut avoir le cœur d’un homme, était complétement épuisée chez Maquet. Malgré toutes les prières de sa famille, il rompt brusquement avec l’Université; et quelques jours après, M. de Vailly recevait une lettre à  peu près conçue ainsi :

« Monsieur,

« L’Université est une mère bien dure pour ses enfants; je vais demander à  la littérature ce que l’Université me refuse : gloire et profit.

« L’avenir prouvera si j’ai eu tort ou raison. »

En quittant sa chaire de professeur suppléant, Maquet ne voulait pourtant pas renoncer encore à  ses répétitions particulières qui pouvaient très-bien lui donner de quoi vivre en attendant mieux.

Il gagnait de cent à  cent vingt francs par mois : ce n’était guère pour mener la vie parisienne ; mais, en dépit des offres généreuses de sa famille, la seule chose qu’il voulut bien accepter d’elle, ce fut le droit de s’asseoir chaque jour à  la table paternelle. Encore cette légère faveur pouvait-elle être considérée comme le payement très-honorable et très-légitime des leçons de littérature qu’il donnait à  ses frères avec un zèle plein d’intelligence.

C’est à  ce moment qu’il faut rapporter l’origine de cette collaboration active et féconde, qui depuis plusieurs années semble unir Alexandre Dumas et Maquet par des liens indissolubles.

Parmi cinq ou six pièces de théâtre en portefeuille, Maquet en avait une intitulée : Un soir de carnaval. Ce petit drame, présenté au théâtre Saint-Antoine, alors sous la direction de MM. Anténor Joly et de Villeneuve, avait été refusé, sous le prétexte qu’il était trop littéraire pour ce théâtre. Gérard de Nerval connaissait parfaitement cette pièce, dont l’idée première lui avait toujours semblé charmante.

Un matin il va trouver Maquet. Celui-ci ne pensait plus le moins du monde à  sa pièce refusée.

, A propos, demande Gérard, qu’est-ce que tu as fait de ton Soir de carnaval ?
, Rien du tout ; mais d’un moment à  l’autre il me servira pour allumer mon feu.
, Garde-t’en bien ! Le sujet de ton drame est excellent, et je suis presque sûr qu’il conviendra parfaitement à  Dumas.
, A Dumas ? Pourquoi faire ?
, Mais pour faire une petite pièce délicieuse, qui serait la très-bienvenue à  la Renaissance. En ce moment Dumas a besoin d’un sujet de pièce pour les débuts de quelqu’un, et, si tu veux, je vais la porter à  Dumas ?
, Je ne demande pas mieux. Tiens, la voilà . Je crois, en effet, qu’un homme comme Alexandre Dumas pourrait faire quelque chose de ce rien.

Gérard emporte le manuscrit, et, huit jours après, il revint, triomphant, annoncer à  Maquet que le Soir de carnaval, remanié par Dumas, est reçu au théâtre de la Renaissance, qui va le mettre tout de suite en répétition, sous le titre de Bathilde. Ainsi le Soir de carnaval, refusé par M. Anténor Joly, directeur du théâtre Saint-Antoine, fut reçu par ce même M. à‚nténor Joly qui avait pris la direction du théâtre de la Renaissance.

Malgré le succès de Bathilde, Maquet, de temps à  autre, un peu tourmenté de l’avenir, ne voyait point dans le théâtre une position littéraire assez solide, un revenu assez fixe, assez régulier. Il se remit donc à  travailler dans les journaux et dans les revues. Dans le Journal de Paris, qui peu de temps après changea de nom pour s’appeler le Pays, Maquet fit successivement paraître le Chapeau gris perle, jolie nouvelle pleine de grâce et de fraîcheur; puis un compte-rendu hebdomadaire, fort consciencieux, des livres et des pièces de théâtre, sans la moindre acception d’école, sans la moindre coterie : ce compte-rendu était fait alternativement par Maquet et son ami Frédéric Thomas. Mais ce travail incessant n’était pas lucratif; la plupart du temps on ne le payait guère, très-souvent on ne le payait pas du tout. Il fallait pourtant vivre ! porter des gants jaunes et faire bonne contenance dans le monde. Le plus clair du revenu d’Auguste Maquet consistait alors en cinquante ou soixante francs que lui payaient, chaque mois, deux élèves restés fidèles, les deux seuls qui semblaient avoir juré de le suivre dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Alphonse Karr dirigeait le Figaro, et le Figaro était spirituel, brillant, satirique et mordant: c’était véritablement cet esprit français qui créa le vaudeville. Alphonse Karr eut encore l’esprit d’adjoindre, à  sa rédaction pleine de verve, la verve jeune et franche d’Auguste Maquet.

Le labeur quotidien, tout fatiguant et gracieux qu’il pouvait être, était loin cependant d’absorber toutes les heures, toute l’imagination d’Auguste Maquet. Il se mit donc à  écrire, avec le soin curieux de l’artiste et du ciseleur, un roman d’analyse et d’observation, intitulé -.Paresse. L’action de ce livre n’était point sans doute haletante et vive comme celle de quelques romans de cette époque ; mais tous les caractères dénotaient une sérieuse et profonde étude du cœur humain; tous les détails révélaient une grande science de style, une habitude savante de la période et de la phrase. Un semblable ouvrage, malgré tout son mérite, n’aurait pu trouver alors un grand nombre de lecteurs; aussi ne trouva-t-il point de libraire.

Maquet, au lieu de se décourager le moins du monde, remit ses deux volumes en portefeuille, c’est-à -dire au fond d’un vaste carton bourré de manuscrits; car, où trouver un portefeuille, voire même celui d’un ministre, un portefeuille assez large, assez capace, pour contenir tant de monceaux de papiers!
L’auteur de Paresse, qui n’était point un paresseux, comprit sans peine que le temps n’était pas venu encore pour ces romans d’analyse et de style.

, Puisque le public veut du mouvement et de l’action, pensait-il, fort bien? Nous lui en donnerons.

Depuis qu’il ne lisait plus autant de grec et de latin, presque toutes ses lectures l’avaient emporté vers le xviii siècle, et principalement vers l’époque de la Régence.

, Parbleu! se disait-il souvent, la conspiration de Cellamare serait un magnifique sujet de drame ou de roman, pourvu qu’aux banalités historiques on sût coudre habilement quelque chose d’intime et d’original. Cherchons un peu.

Et bientôt se dessine à  ses yeux la physionomie singulière du bonhomme Buvat, dont les mémoires du temps mentionnent à  peine le nom. Choisir pour le héros d’une si grande histoire cet humble et obscur personnage, au moins cela ne serait point vulgaire. Dans la mansarde du pauvre copiste se refléteront toutes les particularités brillantes ou sombres, toute la comédie vive et spirituelle, tout le drame poignant de cette fameuse conspiration.

Le plan du Bonhomme Buvat est bien vite dressé, et Maquet se met à  l’œuvre, avec cette activité dévorante de l’artiste qui est sûr de travailler sur une idée féconde.

L’ouvrage terminé, Maquet, suivant son habitude, en fait lecture à  Gérard qui applaudit de toute sa force et promet de faire passer le Bonhomme Buvat dans un feuilleton. C’est à  la Presse que Gérard va porter le manuscrit. On promet de le lire : en effet on le garde un mois, puis, lorsque Maquet, attendant toujours la réponse, commençait à  croire que son roman était accepté, il reçoit un jour son rouleau de copie avec une lettre du rédacteur en chef de la Presse, lettre fort jolie sans doute et pleine d’éloges, aboutissant très-clairement à  ceci: « Vous avez fait un chef d’œuvre, c’est une nouvelle remplie de style et d’observations, mais qui ne pourrait convenir au genre de feuilletons adopté par la Presse. D’ailleurs, vous n’êtes pas un nom, et nous ne voulons dans notre journal que des noms, des noms très-connus, très populaires. » Dans cette circonstance comme dans beaucoup d’autres peut-être un homme d’esprit avait uniquement jugé la farine sur l’étiquette du sac. Aussi, Monsieur Auguste Maquet, pourquoi ne vous nommez-vous point Eugène Sue, Balzac, ou Alexandre Dumas? Patience! aurait pu répondre Maquet, patience! petit auteur deviendra grand…

Et la sorcière de Macbeth, si elle avait passé par-là , aurait certainement ajouté en honorant Maquet d’un salut prophétique : « You shall be king ! »

Ce refus de la Presse, bien qu’assez mortifiant, ne put décourager Maquet; il serra très-philosophiquement le Bonhomme Buvat dans son herbier littéraire; et, laissant un peu reposer sa plume de romancier, il se remit à  faire des vers, à  traduire Eschyle et Horace, à  se nourrir enfin de cette moelle de lion qui seule fait les hommes et les poètes. Mais, s’il n’écrivait plus de romans il en imaginait une foule qui se groupaient dans sa tête avec leurs scènes principales, leurs principaux caractères. Au bout de cinq ou six mois il avait un registre de livres et de pièces de théâtre à  faire, registre qui contenait trois cents plans au moins.

Depuis le succès de Bathilde, Maquet n’avait pas revu Alexandre Dumas qui était à  Florence. Mais un jour que Dumas revenait d’Italie avec l’intention de repartir le lendemain, il rencontre Maquet et lui demande s’il n’a pas un sujet de pièce, un rôle qui pourrait convenir à  Bouffé.
, J’ai le Bonhomme Buvat, répond Maquet.
, Le nom me plaît assez. Voyons, parlez-moi un peu de votre bonhomme ?
Et là -dessus, Maquet de raconter à  Dumas la conspiration de Cellamare et les terreurs du bonhomme Buvat.

Le célèbre dramaturge, frappé d’un caractère si original, demande à  Maquet son manuscrit.

Vous connaissez l’histoire du Chevalier d’Harmental, ce drame si palpitant, si grotesque et si terrible à  la fois ? La figure du brave copiste n’est point la seule qui se détache admirablement dans ce grand tableau historique: le capitaine Roquefinette est une de ces bonnes fortunes, de ces physionomies heureuses et saisissantes que l’artiste ne rencontre pas souvent au courant de la plume ou du crayon. Eh bien, ces deux personnages typiques se dessinaient parfaitement dans la nouvelle de Maquet. Alexandre Dumas, avec son merveilleux talent de conteur, avec son dialogue incisif et coloré, agrandit jusqu’aux proportions d’un beau livre, la charmante nouvelle du Bonhomme Buvat.

Dans cette collaboration, qui du reste faisait tant d’honneur à  un jeune écrivain, plein de mérite et d’avenir, mais peu connu encore de ce qu’on appelle le public lisant ; dans cette collaboration bienheureuse, Auguste Maquet fit ce qu’il devait faire: il s’effaça complétement avec une discrétion pleine d’indifférence ou de modestie. Et puis d’ailleurs il avait dans la tête bien d’autres sujets de romans et de drames ; un de plus ou un de moins, était-ce la peine de s’en préoccuper ? En outre, Alexandre Dumas n’était pas homme à  s’attribuer toute la gloire du succès, encore moins tout le profit; et de l’un comme de l’autre, Maquet avait sa large part.

Tandis que le Chevalier d’Harmental paraissait dans le Siècle, Auguste Maquet, dont M. Lireux, directeur du feuilleton de la Patrie, avait depuis longtemps apprécié le mérite littéraire, fit avec ce journal un traité pour trois ou quatre volumes. La Chambre d’asile, Deux mots sur un mur, et le Beau d’Angennes, publiés successivement, et presque sans interruption, furent les premiers ouvrages importants qu’Auguste Maquet eût signés de son véritable nom.

Le hasard tout seul avait amené Maquet chez Alexandre Dumas, lors de Bathilde ; le hasard l’y ramène encore après deux ans, à  l’occasion du Bonhomme Buvat. Puis vient Sylvandire, et c’est toujours le hasard qui remet face à  face les deux collaborateurs. Espèce de fatalité mystérieuse, à  laquelle ni l’un ni l’autre, sans doute, n’aurait pu se dérober ; lien bizarre et puissant, qui pouvait s’étendre à  l’infini, avec les distances qui les séparaient, avec les mers et les montagnes, les horizons bleus ou sombres ; chaîne élastique et invisible, qui finissait toujours par les rapprocher plus étroitement, sans jamais se rompre.

La manière dont se fit le plan de Sylvandire est assez originale. Maquet avait rendez-vous avec Dumas pour élaborer ce plan. Rien n’était fait encore, lorsque Maquet se mit en route. Mais du boulevard du Temple à  la rue Tronchet, où demeurait alors Dumas, la course est longue. Maquet, sans y penser, fit un véritable tour de force; il remua, tout en marchant, un million d’idées; il arrangea, groupa, disposa des scènes et des caractères, si bien qu’en arrivant à  la porte de l’auteur d’Antony, il avait complétement terminé le plan de Sylvandire. Alexandre Dumas, qui n’avait pas de temps à  perdre, emporta ce plan à  Florence, et nous renvoya un livre éclatant de fraîcheur, de caprice et de coloris.

Cependant, si le jeune collaborateur de Dumas commençait à  se faire connaître dans le monde littéraire, il demeurait encore absolument inaperçu du public bourgeois, qui regarde la pièce et bat des mains sans savoir un mot de ce qui se passe dans les coulisses. Avec tout son talent, tout son style, tout le succès du Chevalier d’Harniental et de Sylvandire, chose étrange! Maquet cherchait en vain un éditeur, un libraire. Il y avait bien au Palais Royal M. Dumont, qui publiait avec reconnaissance les romans d’Alexandre Dumas; mais ce libraire, malgré sa bienveillance et l’envie d’être agréable à  Maquet, dont il voyait grandir chaque jour la réputation ; ce libraire, honnête homme par excellence et pêcheur Consommé, ne pouvait se résoudre à  faire figurer sur ses couvertures jaunes les œuvres d’Auguste Maquet, encore ignoré du cabinet de lecture, ce juge souverain et crasseux dela littérature moderne. Maquet avait beau envoyer Gérard ou quelque autre ami chez Dumont, la réponse, c’est-à -dire le refus était toujours le même: « Auguste Maquet est, sans contredit, un garçon de beaucoup de talent, mais il n’est pas connu ! je ne vendrais pas cinquante exemplaires de son ouvrage, fût-ce un chef-d’œuvre! »

Cependant, tout en refusant d’imprimer Maquet, Dumont éprouvait comme des remords, il ne pouvait s’empêcher de soupirer :
, Quel dommage! murmurait-il ; quel dommage que ce garçon-là  ne soit pas Alexandre Dumas!
Et ce n’est pas sur le sort de l’écrivain que l’excellent bibliopole s’apitoyait de la sorte… Un Eugène Sue de plus ou de moins”, qu’importe? en France, il y en a tant ! Mais un pécheur, un habile pêcheur! qui sait prendre des carpes et des anguilles dans la Seine!… à  la ligne encore! et dans un fleuve où l’on n’attrape plus que des goujons !

Voilà  ce qui remuait si profondément le cœur enthousiaste du libraire-pêcheur. Car lui aussi Maquet est pêcheur, et l’un des plus habiles peut-être que la Seine admire du pont de Chatou au pont de Rouen.

Aussi mainte et mainte fois un ami complaisant fit-il, en présence de Dumont, l’éloge d’Auguste Maquet, non comme romancier, non comme dramaturge, mais comme pêcheur.

, Savez-vous bien, disait au libraire ébahi ce prôneur tant soit peu machiavélique, savez-vous bien que Maquet a pris l’autre jour, à  Croissy, un gardon qui pesait au moins trois livres?
, Pas possible! pas possible ! répondait l’éditeur en ouvrant des yeux gigantesques; le plus gros que j’aie pris dans la Seine, moi, ne pesait que huit onces !
, C’est pourtant vrai, mon cher Dumont; et pas plus tard qu’hier, moi, qui vous parle, j’ai vu Maquet faire un plat énorme de friture en moins d’une demi-heure.
, En fouettant, sans doute? J’estime peu ce genre de pêche, disait le libraire avec dédain.
, D’accord, mon cher; mais c’était uniquement pour se mettre en haleine et avertir le poisson. Comme je vous dis, la première demi-heure a été consacrée à  la friture; ensuite on a déclaré la guerre aux grosses pièces; les asticots ont fait merveille. En moins de deux heures, il y avait onze carpes dans le panier.
, Prodigieux! prodigieux! s’exclamait Dumont en écarquillant des yeux de plus en plus énormes. J’ai toujours dit, moi, qu’Auguste Maquet était plein de moyens, plein d’avenir i
, Vous avez bien raison ! et si vous connaissiez le bel ouvrage qu’il est en train de faire, vous le publieriez tout de suite…
, Il y a donc bien des carpes à  Croissy?…
, Immensément ! C’est un livre d’action et de style à  la fois…
, Est-ce au pain ou au ver qu’il travaille? interrompit Dumont, suivant toujours le fil de son idée et de sa ligne.
, Non, mon cher Dumont, c’est à  un roman de mœurs. Le sujet est des plus intéressants, et j’ai la conviction qu’un pareil ouvrage, publié sous vos auspices, obtiendrait un immense succès.
, Eh, mon ami, répliquait l’éditeur avec un léger mouvement d’impatience et le geste d’un pêcheur qui voit casser sa ligne au moment où il s’apprête à  retirer de l’eau un gros poisson, ne vous ai-je pas répété cent fois que Notre-Dame de Paris, signée Maquet, ne se vendrait pas du tout. Il faut absolument que votre ami se fasse connaître d’abord dans les journaux, dans les revues. Mais, attendez donc un peu, attendez donc!… Je pourrai le recommander à  Buloz pour la Revue de Paris ?
, Vous feriez-là  une action méritoire, mon cher Dumont.
, Justement, je suis en affaire avec Buloz, et j’espère que ma recommandation ne sera pas inutile. Au fait, c’est une chose incroyable qu’un homme de talent comme Auguste Maquet, qu’un véritable pêcheur, qui vous prend onze carpes, à  la ligne, en deux heures, n’ait pas encore une position faite. Soyez tranquille, je vais arranger les choses, et vous pourrez promettre à  ce cher Maquet qu’avant deux jours il aura passé un traité avec la Revue de Paris. Dumont, quoique libraire, était un homme de parole; c’était de plus un homme de cœur. En effet, deux jours après cette conversation, le pêcheur de Croissy était rédacteur de la Revue de Paris; il signait un traité fort avantageux et publiait, quinze jours plus tard, Madame de Limiers, cette fraîche et délicieuse esquisse, qui suffirait à  la réputation d’un écrivain.

Le succès de cette nouvelle améliora tout de suite la position d’Auguste Maquet dans cette Revue. Il fut chargé de rendre compte des pièces de théâtre, et cette critique, fine et spirituelle, se distingua toujours par une suprême bonne foi, par une certaine courtoisie de langage qui devient malheureusement trop rare de jour en jour.

Alexandre Dumas, à  son retour de Florence, ne demandait qu’à  poursuivre sa collaboration avec Maquet, et Dumas n’avait pas tort. En effet, la production, considérablement multipliée par ces deux grandes forces intellectuelles réunies et fondues ensemble, la production était devenue, d’après cet accouplement littéraire, quelque chose de régulier et d’abondant qui se renouvelait à  des époques fixes, comme la moisson dans les champs, comme l’herbe dans les prés, comme les fruits sur l’arbre.
, Ils vont envahir à  eux deux tous les feuilletons, toutes les revues, disait avec quelque raison la jeune littérature.
Puis d’officieux amis reprenaient en sourdine :
, Mon cher Maquet, vous avez tort, vous avez bien tort de continuer à  travailler avec Dumas! Il absorbe à  son profit toute votre individualité. Comment pouvez-vous faire ainsi le complet sacrifice de votre avenir? C’était bon encore, lorsque vous n’étiez pas connu; mais actuellement, vous pouvez bien travailler seul: les libraires et les journaux ne vous manqueront pas.
Un seul ami, un ami véritable, ne tint pas le même langage à  Maquet, et l’avis fort désintéressé de cet ami prévalut: l’association ne fut pas rompue.
Dumas venait d’envoyer à  Maquet le premier volume des Mémoires de d’à‚rtagnan, avec ces quelques mots :
«Cher ami, dites-moi si vous croyez que deux hommes d’esprit puissent faire un joli livre avec cela?»
, Certainement, répond Maquet après avoir parcouru ‘en une demi-heure tout le volume; et, sans même ouvrir les volumes suivants, il prend la plume et jette sur le papier trois ou quatre chapitres. Le mouvement était donné, le caractère principal à  peu près tracé: à  quoi bon se traîner servilement sur les pas de Sandras de Courtilz? à  quoi bon être plagiaire, quand on peut être original, et surtout beaucoup plus dramatique, beaucoup plus amusant que l’auteur des Mémoires?

Alexandre Dumas n’était pourtant pas complétement de l’avis de Maquet. Il voulut, lui Dumas, qu’on mît en œuvre clans ce roman des Trois mousquetaires, les grandes figures historiques de l’époque, telles que Buckingham, Anne d’Autriche et beaucoup d’autres moins importantes. Quant à  Maquet, il osait émettre une opinion contraire: suivant lui, l’action du roman gagnerait beaucoup et se déroulerait bien plus facilement, si l’on se contentait de la partie pittoresque, des caractères d’invention et de quelques physionomies bien tranchées. Le succès du livre donne complétement raison à  Dumas.

Cependant les deux avis se combinèrent, les deux cerveaux, les deux plumes fonctionnèrent ensemble, et ce roman des Trois mousquetaires, qui est simplement un chef-d’œuvre dans son genre, amusa tout Paris, toute la France, le monde entier pendant plus de quinze mois.

A partir de ce moment, la route que Maquet se propose de suivre est parfaitement tracée; il ne s’écartera point d’une certaine ligne de conduite et de travail. Il fait tour à  tour avec Dumas, et sans même prendre le temps de se reposer, il fait la Reine Margot, Une fille du Régent, la Guerre des femmes, puis ce gigantesque roman, Monte-Cristo, dont les quatre premiers volumes furent écrits en seize jours, à  Trouville, par les deux collaborateurs. C’est dans une petite maison de pêcheur, située sur le haut de la côte, que fut imaginée cette formidable histoire de vengeance et de tortures morales et physiques. On montre encore aux baigneurs curieux et la chambre et la table où Dumas et Maquet écrivirent leurs quatre premiers volumes.

A Monte-Cristo succèdent Vingt ans après, la Dame de Montsoreau, le Chevalier de Maison-Rouge, les Quarante-cinq, puis les Memoires d’un médecin, dont les émouvantes révélations tiennent encore en suspens un million de lecteurs.

Tant d’ouvrages, publiés coup sur coup, émerveillaient tout ensemble une partie de la presse et du public. On ne voulait pas croire que cette averse continuelle de prose, que cette avalanche de romans, tombât uniquement de ces deux plumes vivantes qui s’appellent Alexandre Dumas et Auguste Maquet. Il fallait entendre les bruits de foyers et de bureaux de journal: c’était vraiment curieux. On racontait sérieusement les choses les plus miraculeuses, les plus ébouriffantes. Les uns soutenaient que Dumas achetait des manuscrits, des romans tout faits à  des manœuvres littéraires qui travaillaient en ville; les autres vous affirmaient, avec le plus grand sérieux du monde, qu’il nourrissait dans des caves douze ou quinze pauvres diables occupés à  griffonner jour et nuit. D’autres étaient persuadés que tous les romans de Dumas n’étaient que des traductions d’anciens ouvrages anglais ou allemands presque oubliés. A toutes ces criailleries grotesques ou pertides se joignirent des attaques directes. On publia, sans exception, les noms de tous les prétendus collaborateurs, de tous les esclaves littéraires d’Alexandre Dumas. C’est alors qu’avec une parfaite loyauté, le célèbre romancier répondit: «Je n’ai qu’un seul collaborateur, c’est Auguste Maquet.»

Entre autres choses, on affirmait que les fonctions d’Alexandre Dumas se bornaient à  recopier au fur et à  mesure les pages manuscrites de Maquet, sans même toujours bien lire les mots, et sans rien changer aux fautes de style, aux négligences échappées à  Maquet dans la rapidité de l’improvisation. A ce propos, on citait, comme preuve à  l’appui, une certaine phrase toute hérissée de pronoms relatifs. Maquet, qui a toujours protesté de son admiration pour le talent et la puissante fécondité de Dumas, Maquet crut devoir repousser, avec une indignation vigoureuse, cette malveillante insinuation, et répondre par le démenti le plus formel.

Enfin, toutes ces clameurs furent bien loin de produire un résultat quelconque. Auguste Maquet et Dumas continuèrent à  travailler ensemble avec plus de fougue et de succès, et le Pylade d’Oreste, Maquet aurait pu lui dire: «Plus on veut nous brouiller, plus on va nous unir!»

Tous ceux qui ont une certaine habitude du théâtre s’étonnaient, en lisant les ouvrages d’Alexandre Dumas et de son infatigable collaborateur, que des romans si dramatiques, si merveilleusement dialogués, ne fussent pas à  l’instant même transportés sur la scène. Quoi de plus facile pourtant ! l’action marchait rapide et vive, sans discussion, sans hors-d’œuvre, vers le dénoûment; les scènes étaient toutes filées de main de maître, et s’enchaînaient les unes aux autres, étroitement, logiquement, comme dans les drames les plus sévères; presque toujours, même, les entrées et les sorties étaient plus ou moins indiquées, peut-être à  l’insu des auteurs, que leur instinct dramatique entraînait malgré eux vers le théâtre. Pour faire deux drames des Trois mousquetaires et de la Reine Margot, une paire de ciseaux était plus utile encore peut-être qu’une plume : il fallait au moins l’une et l’autre.

Depuis quelque temps l’Ambigu-Comique éprouvait le besoin d’un succès d’argent ; sa caisse béante sonnait le creux, et l’hiver s’annonçait mal. M. Hostein, régisseur général de ce théâtre, avait compris et deviné tout de suite, avec cette finesse de tact qui le distingue, que dans le roman des Trois mousquetaires on pouvait tailler un admirable drame. Un jour donc il alla trouver Auguste Maquet et le pria très-vivement d’engager M. Alexandre Dumas à  donner une pièce au théâtre de l’Ambigu.

, Pourquoi, par exemple, ne pas mettre en scène les Trois mousquetaires? dit-il.
, J’y pensais comme vous, répondit Maquet.

Dumas y pensait aussi depuis fort longtemps. On n’eut donc pas grand’peine à  le décider.

Les Trois mousquetaires entrèrent presque immédiatement en répétition, et pour ne pas perdre un seul moment (on en avait déjà  beaucoup trop perdu et le théâtre était fort malade), les décors se firent en même temps que la pièce. Chaque tableau était envoyé au fur et à  mesure chez M. Hostein pour être distribué et répété.

Tout l’Ambigu-Comique, directeur, régisseur, acteurs, souffleur, tout le monde, jusqu’aux machinistes et aux pompiers était dans l’admiration, dans l’enchantement. On attendait de cette pièce monts et merveilles, montagnes d’or et d’argent, prodiges des Mille et une nuits,, on riait, on chantait, on s’embrassait de joie dans les coulisses. Maquet seul était rêveur et sombre au milieu de tout ce bonheur; il ne pouvait, sans un mélange de tristesse amère, penser que toute cette gloire, que tout ce bruit d’applaudissements, éblouirait ses yeux, frapperait ses oreilles, mais que de tout cela, rien encore, pas la moindre parcelle resplendissante, ne serait pour lui.

Dumas avait quitté Saint Germain pour suivre et diriger les répétitions des Trois mousquetaires. Il logeait depuis quinze jours chez Auguste Maquet. Celui-ci, malgré la préoccupation chagrine dont il ne pouvait se défendre, faisait à  son hôte le plus gracieux accueil, et ne laissait absolument rien entrevoir de ce qui se passait au fond de son cœur de poète.

Depuis quatre jours on répétait du matin au soir ; le jour même de la représentation, à  quatre heures, on répétait encore. Les deux auteurs, brisés de fatigue, quittèrent le théâtre pour aller dîner dans les environs avec quelques amis : Dumas était rayonnant et plein de verve, Maquet demeurait taciturne.

, Voyez donc! Maquet a peur, dit en riant un des convives.
, Il aura bien autrement peur, répond Dumas; oh oui, bien autrement peur, le jour où nous ferons ensemble pour le Théâtre-Français un beau drame, qu’il signera tout seul !…

Maquet tressaillit. ll ne conservait plus même ce vague espoir qu’il avait encore d’être nommé avec Alexandre Dumas. Ce fut un coup douloureux, une de ces profondes angoisses que, nous autres, poètes ou artistes, nous avons quelquefois éprouvées; mais en homme stoà¯que et résigné d’avance, il ne laissa rien paraître, et faisant au contraire un suprême effort sur lui-même de morne qu’il était il devint causeur et presque gai.

Enfin l’heure sonne, le rideau se lève: on commence le prologue. Une heure après, toute la salle éclatait en applaudissements: le succès populaire, le succès d’estime, le succès d’argent, n’était plus un seul instant douteux. Dumas, selon son habitude invariable à  ses premières représentations, voyait jouer sa pièce du fond d’une loge, comme un simple spectateur, curieux et payant; Maquet, lui, n’avait pas quitté un moment la scène: il restait pour surveiller le jeu des machines, les entrées et les sorties des acteurs.

, Monsieur Maquet, dit un régisseur en accourant avec une épreuve de l’affiche du lendemain, quel est votre prénom, s’il vous plaît? Est-ce Jules ou Auguste?
, Vous êtes bien curieux, réplique Maquet d’un ton presque bourru.
, Ce n’est pas moi, c’est le public…
, Ah ça! qu’est-ce que tout cela veut dire? reprend Maquet en haussant les épaules.
, Cela veut dire, mon cher ami, crie Alexandre Dumas, qui arrivait juste à  point comme le Deus ex machina d’Horace; cela veut dire que dans ce maudit théâtre il n’y a pas moyen de faire une surprise à  un ami… Voyez plutôt, ajoute-t-il en montrant le régisseur stupéfié, on a trahi mon secret.
, Quel secret?
, Eh parbleu ! mon secret? J’avais dit à  Mélingue: «Mon cher, si la pièce réussit, vous nommerez Maquet avec moi; si elle tombe, vous me nommerez tout seul. Voilà !
Exprimer l’étonnement et la joie de Maquet, serait chose difficile. Il se jette dans les bras d’Alexandre Dumas; on s’embrasse en pleurant. C’est un autre tableau tout aussi dramatique que ceux des Trois mousquetaires.
Dumas est tout ému.
, Mon ami, dit-il en embrassant encore Maquet, c’est la première fois que je me fais nommer sur le théâtre avec quelqu’un ; vous avez la fleur… Mais, je vous en prie, montrez-moi un peu la loge de vos parents : je voudrais voir votre mère au moment où Mélingue prononcera votre nom.
Maquet ne répondit à  son généreux collaborateur que par un serrement de main; les paroles n’auraient pas suffi.

Depuis cet éclatant succès des Mousquetaires, il y en a déjà  eu bien d’autres pour les deux inséparables collaborateurs. La Reine Margot, le Chevalier de Maison-Rouge et Monte-Cristo ont splendidement inauguré le Théâtre-Historique.

A d’autres dans l’avenir de se prononcer sur le mérite littéraire, la valeur finale et durable des romans et du théâtre de MM. Alexandre Dumas et Maquet. Nous avons dit ce que nous en pensons dans la biographie de M. Alexandre Dumas, et y revenir ici nous paraît superflu.

Les travaux de MM. Alexandre Dumas et Maquet sont herculéens, et, de leur plume infatigable, l’esprit et la verve ruissellent incessamment avec des flots d’encre. Ils usent à  deux, comme l’a dit Alexandre Dumas, plus d’encre et de papier que les quarante immortels tous ensemble.

La plupart du temps, Alexandre Dumas est à  Saint-Germain, Maquet à  Bougival, et c’est continuellement entre eux un flux et reflux de copie, qui exige tout un service organisé. Bateaux, courriers à  cheval, coureurs à  pied, chemin de fer, toujours en travail, toujours en mouvement pour ces deux intelligences dévorantes, portent sans relâche de l’un à  l’autre la besogne prodigieuse de l’un et de l’autre.

Ces deux puissances, ces deux forces, combinées ensemble, font mouvoir en littérature ce levier d’Archimède, ce levier qui remue le monde.

Mais la fraternité du travail n’est pas la seule qui lie pour jamais Alexandre Dumas et Auguste Maquet; ils ont encore la fraternité du voyage et des périls. Ensemble ils ont visité cette vieille terre espagnole, si pleine de grands souvenirs; ensemble ils ont vu l’Afrique et foulé le sol de Carthage; brigands, Bédouins, tempêtes, ensemble ils ont bravé tout cela; et si Dieu ne veillait encore aujourd’hui sur les poètes, comme au temps d’Horace, les deux amis, les deux collaborateurs auraient pu très-bien residait fond d’un précipice.

From: Charl Robin: Galerie des gens de lettres au XIXe siècle. (1848)

Hinterlasse eine Antwort

Pflichtfelder sind mit * markiert.

*