Frivolet est chevalier, mais il ignore les statuts de l’ordre auquel il appartient, et il n’a des chevaliers du dernier siècle que leur légèreté et leur insuffisance. Fils adoptif d’un ci-devant jeune homme et peut-être enfant naturel, Frivolet a hérité de son bienfaiteur sans penser que ce bienfaiteur était peut-être son père, et qu’il n’était point né sans parents. Les réflexions sérieuses n’ont jamais accueilli notre chevalier parce qu’il n’a rien éprouvé de ces émotions tendres qui disposent à la mélancholie, et qu’il n’a point connu la mélancholie, cette mère féconde des réflexions. Frivolet n’a point d’amis, mais beaucoup de connaissances, et parmi celles-ci, beaucoup de connaissances qu’il ne connaît pas. Il est assez bien vu de quelques femmes qui ne consentiraient point à le voir en petit comité, mais qui le rencontrent avec plaisir au milieu d’un salon, parmi la foule, et lui parlent, pendant le temps nécessaire, pour lui faire dire quelle est l’étoffe nouvelle, le coiffeur à la mode, le dernier peigne vendu par Franchet, et la dernière miniature qui est sortie du pupitre d’Isabey, le chevalier sait toutes ces choses, mais n’ajoutez aucune question à celles-ci; il ne vous entendrait plus, et il ne saurait plus vous répondre. Ne lui demandez pas si cette étoffe est un tissu simple ou croisé, si c’est une invention nouvelle, ni quel est l’avantage que peut retirer la ville de Lyon de ce nouvel essai pour son commerce avec l’étranger, ne vous informez pas non plus des procédés dont se sert Franchet pour tailler le diamant. Frivolet croirait volontiers que le diamant sort tout brillant de la terre: il ne sait que ce qu’il voit, et ce qu’il voit lui semble devoir être tout ce qui existe. Il est tous les soirs au spectacle, au café, mais il n’a jamais réfléchi que le monde dans un temps de barbarie n’avait ni cafés, ni spectacles.
Frivolet a cependant une bibliothèque, mais il n’ouvre jamais les livres qu’elle renferme, et se contente d’en admirer les reliûres qu’il a confiées à Thouvenin, et dont il a choisi les fers et les couleurs. Il n’est qu’un rayon de sa bibliothèque qu’il ouvre, c’est celui qu’occupent des cahiers qu’il nomme ses archives. C’est la le produit de ses veilles; des collections de costumes de modes et des planches lithographiées où sont représentées avec leur date toutes les formes de chapeau que les élégants ont portées depuis 89, et toutes les manières de former les nœuds de sa cravatte avec un commentaire qu’il a écrit aux Tuilleries sur ses tablettes, et que son jokey a transcrit. Enfin le seul point sur lequel Frivolet ait acquis une véritable instruction et une louable profondeur; c’est l’accouplement des chiens griffons et leur éducation physique et morale. Un anglais ne dirait pas mieux que lui sur cet important chapitre.
Ne parlez jamais politique à Frivolet, il ne sait de cette science que les calembourgs et les rébus. Il vous dira, à propos de l’Espagne, que ce corps va périr, et qu’il est si malade qu’il n’a même plus besoin de La garde; il ajoutera que la reine de Portugal ne veut plus vivre avec son époux auquel elle trouve une mauvaise constitution, et il a tout dit quand il a fait ou répêté trois ou quatre plaisanteries de cette espèce. Frivolet passe ses matinées chez Folette, danseuse de l’Opéra, et ses soirées dans un magasin de modes ou au foyer d’un théâtre. Ne demandez pas où habite Frivolet, Frivolet ne peut vivre qu’à Paris, aussi Frivolet est-il parisien.
Observateur des modes. 1823, Nr. 141, S. 61-63.