On l’a dit, il y a bien long-temps, on le répète même tous les jours, parce que c’est passé en forme de proverbe, et les proverbes ont une autorité qui leur a valu le titre de sagesse des nations: l’excès en tout est un défaut; ainsi l’excès ou l’exagération dans la mode est un ridicule. Il ne suffit pas d’étudier les changemens qui s’opèrent dans ce mobile empire, d’être à l’affût de chaque essai, de chaque velléité de révolution dans les costumes: il faut attendre l’espèce de sanction que donne seul le grand monde, le monde qui formule les arrêts de la mode, au nom de l’expérience et du goût. Malheur à l’impatience et à la témérité qui n’appliquent pas à la toilette ce système d’une sage lenteur, d’un heureux éclectisme, hors duquel il y a beaucoup de dangers à courir, en s’aventurant sur la foi d’une innovation isolée.
Et certes, les novateurs ne manquent pas; chaque jour il surgit quelque nouvelle façon, quelque audacieux programme de révolte contre ce qui existe; les imaginations des couturières, des modistes, des tailleurs travaillent sans cesse, et il n’y apas d’atelier, de magasin ou des Christophe-Colomb, en jupon ou en pantalon, ne rêvent la conquête d’un nouvel univers. Mais, pour un petit nombre d’essais heureux, approuvés par le monde élégant, combien d’avortemens, d’enfantemens stériles! Combien d’inventions sont venues mourir sur le dos du mannequin de carton ou du mannequin vivant qui, dans les promenades publiques, a recueilli seulement d’ironiques dédains!
Ces parmi les jeunes gens qui aspirent au titre et à la gloires des fashionables ou de dandys, que l’abus ou la monomanie de la mode fait le plus de victimes ou de martyrs du ridicule. Emportés par la fougue de l’âge et cédant aux sottes spéculations de la vanité, il s’en vont s’affubler d’oripeaux, de mosaiques, de burlesques contrastes, avec le seul passeport de la fantaisie de leur tailleur; ils croient être à la mode, ils le disent, et se pavanent dans la solitude que trace autour d’eux un accoutrement ridicule; ils s’étonnent d’abord de leur singularité qui, dans les combinaisons de leur amour-propre, les élevait au rang de types de la mode; bientôt ils reconnaissent que cette originalité est seulement un appel aux publiques risées; et, lorsqu’ils veulent la corriger, ils retombent dans les mêmes excès, en consultant seulement l’artiste. C’est le monde élégant qu’il faut étudier; c’est sur ses décisions, ses préférences, ses affections, qu’un jeune homme doit régler l’économie de sa toilette, sous peine d’être ridicule. La monomanie de la mode est fort éloignée du bon ton; la parfaite élégance ne consiste pas dans la recherche, dans la réunion des bizarreries qu’on invente chaque jour, mais dans le choix de ce que la mode véritable a consacré; voyez un garçon tailleur endimanché, et sortant d’un des plus célèbres ateliers de la capitale: il est, lui, le représentant de ce qu’on appelle la dernière mode, de celle du samedi même; eh bien! pourquoi tous ceux qui le rencontrent, disent-ils, en l’apercevant aux Tuileries, ou sur les boulevarts: c’est un garçon tailleur!
C’est un garçon tailleur! terrible anathème, qui menace quelques-uns de nos soi-disant fashionables, et doit être une leçon pour eux; leur amour-propre se consolerait difficilement d’une semblable méprise… C’est à en mourir.
F. Maisonneuve
Quelle: LA REVUE DES MODES DE PARIS. TOME 1ER, 1RE ANNà‰E. 1833-1834