(…) Jeunes fashionables, qui cherchez des bonnes fortunes et des succès dans le monde, le billet parfumé, le petit madrigal, et le nœud régulier de votre cravate, ne suffisent plus pour obtenir et les faveurs des dames et la supériorité sur vos nombreux rivaux.
Aujourd’hui la mode exige de vous, non plus comme autrefois, une tragédie en cinq actes, un tiers de vaudeville, ou une chanson dans l’Almanach des Muses; c’est un roman bien horrible, un drame sanglant, ou des contes fantastiques qui doivent établir votre réputation de dandy. Racontez en style romantique les aberrations de l’amour et des devoirs; produisez sur la scène les actions les plus révoltantes; que votre imagination en délire évoque les puissances du ciel et de l’enfer, qu’elle les transfigure, les souille et les profane; c’est bien; car la mode vous autorise, et soudain sur tous les théâtres, aux vitres de tous les libraires, vos noms glorieux apparaîtront en lettres gothiques, lisibles seulement pour les yeux exercés aux éditions luxueuses des Crapelet, des Janet, et autres éditeurs des vieilles chroniques imprimées en caractères de jadis.
(…) Le Bois de Boulogne est le rendez-vous de la haute compagnie; c’est le Tortoni des femmes du monde. Là , elles apprennent les nouvelles du jour, les désastres de la bourse et les succès de théâtre et de tribune, soit qu’enveloppées d’un grand manteau garni d’hermine ou de renard noir, le cou entouré d’un chaleureux boa, et les mains cachées sous un énorme manchon de martre zibeline, elles affrontent la bise et la froidure, soit que, parées d’une écharpe de gaze légère, elles respirent avec délices les émanations de ce bois odorant, elles marchent rapides ou nonchalantes, et rencontrent à chaque minute des connaissances et des amies avec lesquelles on échange le salut de rigueur, et ces petits mots qui, sans conséquence pour les indifférents, sont compris et servent de rendez-vous aux favoris des belles et du sort.
(…) Hommes de la jeune France, un mot, je vous prie: d’où vient le noir complet qui compose votre costume? L’habit et le pantalon, soit; mais le gilet, boutonné jusqu’en haut: mais la cravate à large rosette; et cette absence de col autour du visage; comment expliquer la couleur sombre de votre toilette? Quoi! je ne verrai plus les larges plis de cette chemise en batiste si fine, et les légers tuyaux d’un jabot vacillant? La cravate de mousseline blanche est repoussée! Les idées tristes et folles qui obscurcissent vos esprits inquiets viennent-elles rembrunir la nuance de vos vêtemens? Ce pantalon de drap de soie demi-collant va bien avec ces bas à coins brodés, ce gilet de moire ou de cachemire, orné de broderies en soie, est élégant, et cette cravate de velours ou de satin est brillante; mais pourquoi tout ce noir? et pas un pouce de ce linge remarquable autrefois par son éclatante blancheur! Si: je me trompe; un demi-pouce compose la manchette rabattue sur le parement de l’habit, et c’est tout; la mode le veut ainsi. D’ailleurs, cette sombre toilette est en harmonie avec la jeune moustache qui couvre votre lèvre supérieure, avec les longs favoris qui se joignent jusque sous votre menton. Jadis, un cri d’horreur se fût élevé, en voyant au milieu d’un bal des jeunes gens à barbe longue et touffue; on eût appelé au secours tous les barbiers des environs; aujourd’hui nos jeunes hommes, avides de pouvoir, et se rappelant ce vers de Molière:
Du côté de la barbe est la toute-puissance.
se montrent dans les salons avec barbe et moustaches à la Charles IX ou à la Henri III.
Mais les hommes de la jeune France ne sont pas les seuls qui portent la barbe demi-longue: une secte, aussi bizarre dans son costume que pittoresque dans ses rêveries métaphysiques et gubernatrices, les Saint-Simoniens ont apparu cette année, et la mode a fait affluer à leurs prédications sérieuses ou bouffonnes l’élite de la société. Chacun a voulu voir en longue barbe, en tunique blanche, en petite redingote bleue, le cou entouré d’une grande écharpe de cachemire, les reins serrés par une large ceinture de cuir noir, la tête demi-couverte par une toque de troubadour, le père Enfantin, qui s’est posé chef de la religion saint-simonienne, et qui a été acclamé par ses fils. Autrefois le père Enfantin, ancien élève du Lycée Charlemagne, était un négociant estimable; mais un jour il se réveille en criant: A chacun selon sa capacite, à chaque capacité selon ses œuvres; et soudain une foule de jeunes hommes de mérite, mais aux idées vagabondes et désordonnées, se groupent autour de lui, apportent à ses pieds leur fortune, celle de leur femme, de leurs enfans, et, revêtus du même costume, prêchent avec lui la parole, soi-disant laissée par le comte Henri de Saint-Simon.
(…) Revenons à vous, hommes à la mode, fashionables et dandy du monde élégant; laissez-moi pénétrer dans vos délicieuses demeures; ouvrez-moi la porte de ce boudoir asiatique cachée par cette pente en velours bordée de galons et de crépines en soie et or. A demi couché sur ce divan à la turque, le coude appuyé sur de moelleux coussins, vous fumez avec délices le tabac de la Havane. Quel bizarre mélange compose votre costume; sur votre tête, le bonnet grec, en cachemire, brodé d’or et de soies éclatantes; puis, la robe de chambre en velours doublé en satin. Le pantalon à pied et les pantoufles en point de tapisserie. Sur cette console: je vois une boîte renfermant des pistolets à double détente, si nécessaires pour montrer votre adresse au tir; et ce fusil de chasse avec lequel, à Tivoli, vous abattez d’un coup si prompt ces pauvres pigeonneaux, mis à mort uniquement pour vous faire gagner un pari de quelques vingts louis. Là sont suspendus vos fleurets; et vos épées, malheureuses, si jamais elles se sont teintes de sang. Ces planches en bois de citronnier, accrochées à la tenture de soie brochée, tiennent à votre portée les romans nouveaux, les drames terribles, les mélodies, les harmonies de nos modernes Anacréons, ou les contes bruns, bleus, maritimes, ou fantastiques de nos célébrités du jour.
Que j’aime, près de ce joli foyer de marbre, ce grand fauteuil à bras garni en maroquin ou en velours, si parfaitement disposé pour délasser de toute fatigue, et vous plonger dans un doux repos! Que j’aime la forme arrondie de ces petits fauteuils en bois d’érable, ornés d’incrustations en ébène! Que ce lapis surchargé de rosaces et de dessins gothiques est de bon goût! Que cette garniture de cheminée en bronze est simple et distinguée! Que ces figurines sont élégantes! Que cette table à trois pieds est riche, par le marbre mosaà¯que qui en forme le dessus! Et ce secrétaire à serrure invisible; il renferme les illusions de l’amour, les triomphes de la vanité, les erreurs du plaisir; et ces portraits, gages dangereux accordés par l’imprudence, aux prières de la tendresse; et ces correspondances , pleines de feu comme l’orage, mortelles comme la foudre, si l’indiscrétion la fait éclater. Que ne m’est-il permis d’ouvrir quelques-unes de ces lettres brûlantes d’égaremens, folles de vains projets! Elles m’indiqueraient d’où viennent ces boucles de cheveux , ces bouquets fanés, mais conservés avec soin, ces bagues, ces flacons, ces portefeuilles , ces bijoux de tout genre, qui, disposés avec ordre et symétrie, encombrent les nombreux tiroirs. Ah! qu’un voile mystérieux cache ces histoires du cœur, ces rêves fantastiques d’une âme aimante ou d’une imagination en délire! Respect aux passions.
Comment allez-vous passer la journée, beau jeune homme? Après un déjeuner où les truffes et le Champagne n’ont pas été oubliés, vous adressez aux dames de votre connaissance l’élégant bouquet de madame Prévôt, sœur de l’illustre Chevet, aux comestibles savoureux; puis vous faites un tour à la Bourse, aux Chambres ; ou mieux encore, vous accompagnez dans ses emplettes la belle dame qui, dans les magasins de Delisle, veut bien consulter votre goût, et souvent s’y conformer. Heureux mortel! et heureuse femme! dont l’existence est un long jour dé fêtes, de toilettes et de plaisirs. Répétons-le cependant, les parures n’occupent point seules tous les instans d’une vie de femme : tantôt, compatissantes , elles vont chercher et soulager le malheur dans la mansarde qu’il habite; tantôt , courageuses, et bravant le fléau destructeur qui étend partout son voile funèbre, elles soignent les malades, et transforment leur somptueux hôtel en un hôpital bienfaisant. Le choléra, dans sa marche terrible, ne les effraie pas, ces femmes, si craintives, et souvent si timides; une noble récompense, les bénédictions de toute une famille, les attend, et soudain avec calme , avec courage elles affrontent le danger.
Herbinot de Mauchamps: “La Mode en 1832.” In: ALBUM DE LA MODE. CHRONIQUES DU MONDE FASHIONABLE. JANIN ET AL. 1833