Dandysme

Historisches, Kulturelles und Literarisches zum Dandy

Café Tortoni

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Sous un titre léger faisons de la morale.
C’est dans ce pavillon que, de la capitale,
Viennent se rassembler les gros spéculateurs,
Les régents du crédit, les fougueux orateurs,
Gens de parti, chefs de cabale:
Voilà  les charlatans et les compilateurs,
Les concertants fameux et les compositeurs;
L’anonyme écrivain, dont la bile s’exhale
Sans péril contre les acteurs;
L’homme qui s’enrichit du luxe qu’il étale,
Et qui brille aux dépens d’imbécilles prêteurs.
Voice les savants directeurs
Et de l’intrigue et du scandale;
On voit dans le même salon
Les débarqués de nos provinces,
Du nord et du midi les sujets et les princes,
Tous y vivant à  l’unisson;
Tous y voulant conter quelques fausses nouvelles,
Et se faisant parfois de sanglantes querelles
Pour les couplets d’une chanson.
Selon le caprice et les heures,
Selon le temps et la saison,
On y voit accourir du fond de leurs demeures,
Des êtres de toute façon;
Des avocats pleins de raison,
En prenant un sorbet y méditent le Code;
Le prédicateur à  la mode
Y vient chercher des traits pour orner son sermon.
Mais quelle voix a frappé mon oreille?
C’est un ami de Plutus et des vers.
Riche poete! il connoît à  merveille
Les lois du Pinde et le cours sur Anvers;
Avec ardeur il poursuit, à  la Bourse,
Les fonds publics et les coupons flottants,
Avec adresse il saisit, à  la course,
Les capitaux des modernes traitants;

Avec respect il cite les passages
Des bons auteurs, soit anciens, soit nouveaux.
Le goût du vrai perce dans ses propos;
Complaisamment il vante ses ouvrages,
Et rend justice à  ceux de ses rivaux.
Place à  la troupe étourdie
De ces officiers d’un jour,
Bien plus connus à  la cour
De Paphos et d’Idalie,
Qu’aux lieux où la tragédie
Se joue au son du tambour.
Ils se font servir à  table
Comme des enfants gâtés;
Si leurs cris sont écoutés,
La cuisine est détestable
Et les vins sont frelatés.
Mais si l’on voit la manière
Dont ils entrent en matière,
Et dépêchent les morceaux,
Tout alors gaîment s’explique:
L’esprit fait de la critique,
L’appétit des madrigaux.
Vous que j’aperçois sous un voile
Qui cache à  moitié vos beaux yeux,
Vous qu’en simple robe de toile,
Un mortel protégé des dieux
Le matin conduit en ces lieux;
Souffrez qu’interprétant la joie,
Qui dans vos regards se déploie,
Je fasse avec vous le pari
Que ce n’est pas votre mari
Qui chez Tortoni vous envoie.
Avec un galant plein de feu
Vous y venez en tête à  tête:
La pudeur y jouera gros jeu;
Et si de l’amour c’est la fête,
L’hymen s’y doit amuser peu.
L’entretien s’échauffe et s’anime,
Et l’intrépide conquérant
Presse du genou sa victime,
Qui s’apprivoise et le lui rend.
Mais faisons trève à  ces peintures,
Qui montrent à  nu les amours,
Et consacrons, dans nos discours,
De plus décentes aventures.
Si mes yeux ne m’abusent pas,
J’ai devant moi deux époux d’une année.
Leur chaîne encore est toute fortunée,
Et du bonheur ils font les premiers pas.
La liberté préside à  leur repas,
La confiance inspire leurs paroles
De sentiments profonds et délicats,
Et des voluptés folles
Leurs cœurs épris font peu de cas.
Mais je me perds en ces vives images
Des plaisirs défendus et des plaisirs permis;
Et mon estomac compromis
M’oblige d’abréger ces indiscrètes pages.
Un réconfortant chocolat
Servi bouillant, à  double dose,
Est tous les jours mon premier plat.
Jusqu’à  midi je me repose;
Puis le déjeûner d’apparat
Vient après, je le compose
De mets qui flattent l’odorat.
Le nectar que l’onme fait boire
Est toujours pris dans le bon coin;
Et d’argent je n’ai pas besoin,
Le tont est mis sur mon mémoire.
Je suis là  du matin au soir;
J’ai ma chambre au second étage,
Et quand, chez moi, je veux avoir
Une glace, un punch, un potage.
Je fais signe au garçon, qui me tient lieu de page,
Ou je donne, en passant, un coup-d’œil au comptoir.
Lieu divin, séjour admirable!
On se croit au temps de la fable.

C’est un éternel mouvement,
Un panorama véritable,
Une optique, un enchantement.
En sortant de la comédie,
On fait un tour de boulevard;
On monte, un moment, au billard;
Et l’on engage une partie.
Dans un des salons de côté,
De bons Anglais prennent le thé
Sans qu’on entende une parole:
Plus loin est un cercle frivole
Où règne la franche gaîté,
Où chaque instant de l’heure qui s’envole
Par le plaisir est compté.
Vers minuit on fait retraite,
Et l’on va finir le jour
À la table de roulette,
Ou dans les bras de l’amour.

Paris et ses modes. (1821)

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