Dandysme

Historisches, Kulturelles und Literarisches zum Dandy

Le fumeur de cigares

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Fumer un cigare, c’est mieux qu’un passe-temps, mieux qu’une jouissance; c’est presque une industrie, c’est presque une position sociale.

Le fumeur de cigares parcourt habituellement la ligne des boulevarts, depuis le boulevart Montmartre jusqu’au boulevart des Capucines. Il est là  chez lui, il est là  sur ses terres. Partout ailleurs vous pouvez l’aborder, l’accoster, le coudoyer familièrement; mais là , ne lui parlez pas, évitez de le heurter; il ne s’appartient pas, il n’est pas maître ni de ses mouvements ni de ses idées; – il fume.

Vous reconnaissez le fumeur de cigare à  sa lèvre dédaigneuse, à  son allure nonchalamment orientale. Il fronce le sourcil, il a l’air de chercher une idée, un souvenir, d’aimer, de rêver, de s’assoupir par degrés; et effectivement, il aime, il rêve, il dort, il médite, il est poète, il est roi; – il fume.

Le fumeur de cigares demeure ordinairement dans la Chaussée-d’Antin pour être plus près du boulevart. Il n’y a dans son appartement qu’un lit, deux chaises et des cigares.

Mais en entrant chez lui on ne se douterait pas de la pauvreté de son salon; car dès le matin la fumée envahit l’atmosphère, enlace les corniches, côtoie les lambris.

La fumée voile et vêtit l’appartement. Elle jette à  pleines mains le luxe et la poésie; elle suspend aux fenêtres de vaporeuses draperies, elle cache des meubles de laque dans tous les angles; elle fait courir sur les cheminées, sur les guéridons, les porcelaines de Chine les plus folles, les magots les plus ricaneurs.

Le fumeur de cigares a peu d’amis, sa conversation est en général assez négligée, attendu qu’il aime mieux lâcher une bouffée de tabac qu’une parole.

Par exemple, il a toujours une peuplade de créanciers autours de lui, une intéressante colonie de marchands et de fournisseurs; mais ils craignent de l’aborder, et toutes les fois qu’ils vont pour lui parler d’argent, il leur envoie une bouffée de fumée à  la figure. Ils ont même renoncé à  lui remettre leurs mémoires; il ne s’en servait que pour faire des allumettes.

Le fumeur de cigares n’est plus de la garde nationale. On n’a jamais pu l’empêcher de fumer dans les rangs.

Le fumeur de cigares a généralement éprouvé quelque peine de cœur; un de ses oncles l’a oublié dans son testament, il a été trahi par une danseuse qu’il aimait, ou bien il a fait un vaudeville que le parterre a sifflé.

Dès lors, il s’est jeté dans les cigares comme dans un parti désespéré, c’est le dernier intervalle entre le suicide et lui. Il s’est fait fumeur de cigares comme on se fait trapiste.

Mesdames, ne dites pas que l’odeur du cigare vous importune et vous donne la migraine. Il se cache souvent bien du désenchantement, bien du sceptisme sous la fumée d’un cigare de la Havane.

Vous torturez un cœur d’homme, vous trahissez un amant, quelle consolation lui reste-t-il? Quand il se voit trompé par vous, ruiné, chassé, dépouillé et raillé – il fume.

Psyché. No 535, 7. Septembre 1844, Année 11.

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